Duras /

J’ai vu cette femme chercher des racines qu’on lui avait oubliées. Je l’ai vu de trains en avions ramasser au bord des trottoirs les peaux depuis longtemps mortes d’intérieurs de parade.

Mais quand l’intérieur vient recouvrir un intérieur, il devient extérieur. Et d’extérieurs en extérieurs, de jeux en espérance, j’ai vu cette femme faner, trop lourde du poids étouffant de ces pétales. J’ai vu cette femme et je lui ai dit « j’ai l’impression de t’avoir ratée. » Et d’intérieurs en intérieurs, dans la pureté intime de la faiblesse, elle m’a tendu un mot, comme un noyau nu.

Ce mot j’essaie de le chérir en évitant les couvertures qui ne protègent plus, sans arrêter pourtant de me bruler les doigts dans mes trains, mes avions, à un ailleurs qui ne viendra pas. Le pays où l’on n’arrive jamais. Car après il n’y a plus rien, c’est le Pacifique.

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Lettre ouverte à Cyril Pedrosa /

juillet 2012

Ça a commencé il y a longtemps et il y a quelques jours à la bibliothèque municipale, celle du centre ville, près de chez moi. Je cherchais un bouquin de cuisine, je vois Autobio 2 sur le chariot des retours, je m’assieds, commence à lire et puis c’est trop drôle, je vais l’emprunter, le faire lire à mon copain, parce que bah…c’est vraiment trop nous. Je le lis une fois, deux fois. Je regarde ce que vous avez fait d’autre. Alors avant-hier, je retourne à la bibliothèque, toujours chercher des livres de cuisine, un film Bollywood, n’importe lequel, juste pour les couleurs. « La bibliothèque va bientôt fermer ses portes, merci de bien vouloir clôturer vos recherches et enregistrer vos documents ». Et merde, j’ai oublié. Je retourne aux BD. Merde, comment vous vous appelez déjà ? Je vous retrouve à la couverture. Moi je suis une visuelle.

Portugal.

Portugal c’est une mare boueuse de larmes inutiles qui restent coincée dans la poitrine. Vous ne le savez pas, mais Portugal pour moi c’est aussi Lettonie. C’est ma vie, mes questions et mes pas-de-réponse. La Lettonie j’en reviens. Il y a une semaine et demi. Depuis, mon sac, ma trousse de toilette ne sont pas défaits. La vaisselle pas faite. La feuille blanche. Le scénario je le tiens depuis quatre ans. Et entre temps, la crise, les réductions de budgets à la culture et surtout le silence. Le silence morbide du village de ma grand-mère, le silence à mes questions. Le silence de l’écriture. J’étais parti pour filmer. je n’ai jamais pu appuyer sur REC.

Alors Portugal posent des images. Sur le Portugal que j’aime tant. Des images d’hommes, de femmes mais d’hommes surtout. Je pense à mon grand-père, à mon père, à leur silence, à la mort qui a enterré tout ça. Les BD c’est le monde secret de mon père. Tellement indigne pour ma mère. Mais moi je ne peux m’en passer. Je les achète d’occas, je les vole quand j’ai vraiment plus de fric, c’est un monde libre et sans frontières de culture. Moi je suis une visuelle. Je ne sais plus lire. Je ne rêve plus qu’en images. Les vôtres m’aident au jour le jour en offrant une trame à celle, manquante de mon film, de mon histoire, au silence encore une fois, obtus que j’oppose à toutes questions. « Alors la Lettonie ? ». Que voulez vous que je vous dise ? Que je parle de ma tristesse à s’en arracher le cœur devant l’église fermée du village de ma grand-mère ce lundi pluvieux du 25 juin 2012 ? Alors je regarde les pages 71, 72, 73 de Portugal et je me sens moins seule et j’aime les couleurs de piscine. Je rajoute Portugal à ma liste de cadeau d’anniversaire avec le mortier en marbre de Ikea, le DVD de Restless.

Ce que je dis, ce que vous dites n’est pas original mais n’est pas sans importance. Des petites histoires on fait de grandes histoires. Mon producteur me l’a souvent répété avant de m’abandonner.

Je me demandais bien ce que j’allais faire de tout ça.

février 2016

Une  nouvelle productrice m’a adoptée. J’ai fait mon film, j’ai raconté la Lettonie. J’ai relu Portugal que j’ai eu pour mon anniversaire cet automne là, un an jour pour jour après sa sortie.  Je l’ai rangé dans ma bibliothèque.

Au solstice d’hiver sont sortis les Équinoxes. Elles m’accompagnent sur le chemin de la Corse, du prochain film, du côté droit de ma vie.

Merci à vous Cyril Pedrosa, au plaisir de vous rencontrer un jour.

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Cyril Pedrosa _ Portugal

La nuit /

Il n’y a pas de lumière dans la pièce. Quelques miettes d’ombre qui se sont échapées du ciel dehors font voir la silhouette de quelques plantes mortes pendues comme des épouvantails.

Mais il n’y a pas de lumière.

C’est l’été dehors. Et la nuit tombe. Mais qu’est ce qu’elle en sait ? Peut être est ce le matin ou l’après midi. Peut être n’est elle plus à Rome, elle est peut être déjà au Portugal.

Mais elle le sait, elle le ressent,

Le rythme de la nuit, les sons qui s’éloignent.

Elle est encore à Rome. Elle connait la nuit,

Parce qu’elle l’a apprivoisée, les horaires, elle les connait.

La pièce est petite et l’odeur amère des fruits en train de pourrir se tient cachée dans les murs. Mais ça sent bon. Ça sent la liberté de se détruire. la liberté de mourir.

Laisse moi partir.

Les menottes aux poignets.

Elle peut à peine bouger ses épaules et la sensation qu’il y a des lames sur la chaise, que le fer tiède mouillé de sa sueur est en fait des lames de rasoirs mouillées par son sang.

L’air colle. Il fait trop chaud pour respirer et la culotte qui enserre ses jambes et sa valeur est trempée de sa transpiration.

Laisse moi partir.

Le tissu des bandages qui couvraient les blessures graves qu’elle a subie à commencé hier à se dénouer.

Elle se rappelle. Elle avait sept ans, quand elle a senti cette douleur.

Les abeilles dans le jardin de sa grand-mère.

Laisse moi partir.

Ça y est elle se dit. Coincée dans la rue, c’est la cire jaune qui coule, pas le sang rouge.

Mais elle se souvient du panneau si ironique qu’elle a vu juste avant de partir.

« Vous n’êtes pas une marchandise. »

Elle ferme les yeux.

Elle le sait. Elle l’a apprivoisée, la nuit.

écrit lors d’un exercice d’écriture théâtrale en 2001. Thème et contrainte : une femme, une chaise, la nuit. Deux heures pour écrire, mettre en scène et jouer.

búkolla /

J’ai coupé mes ongles, mais je ne les ai pas limé. Ils s’accrochent à tout. Je m’accroche au monde.

Je n’ai jamais passé autant de temps dans les parcs de toute ma vie. Je lis des livres en anglais, j’oublie que je suis ici, pourquoi ? Je m’accroche à moi, je ne suis même pas ici, je glisse.

Vallée de Madura /

J-5 La nuit entre dans Java comme dans des draps humides, rafraîchissants d’un orage. Les singes hululent, les chats feulent, les coq roucoulent. Les nuages bas ourlent nos pas. Dans le volcan, le bleu. Le bleu des yeux de mon père. Le bleu à peine entraperçu et éternel, indifférent des yeux de mon père. Dans les vapeurs de souffre je bois jusqu’à la lie la honte de ma faiblesse, déroulée sur les trois kilomètres en à-pic de la route du volcan. Le piano tombe naturellement après la pluie. Après la pluie. Jamais je n’avais vu de paysage aussi beau. A vous fendre le cœur de la désolation ondoyante des coulées de souffre, les troncs d’arbre fossilisés préfigurant du ciel. Et le silence impossible, incompréhensible, irréaliste du cratère. S’asseoir en n’ayant rien d’autre à faire que se taire. Avant la pluie.

Kawah Ijen