Vallée de Madura /

J-5 La nuit entre dans Java comme dans des draps humides, rafraîchissants d’un orage. Les singes hululent, les chats feulent, les coq roucoulent. Les nuages bas ourlent nos pas. Dans le volcan, le bleu. Le bleu des yeux de mon père. Le bleu à peine entraperçu et éternel, indifférent des yeux de mon père. Dans les vapeurs de souffre je bois jusqu’à la lie la honte de ma faiblesse, déroulée sur les trois kilomètres en à-pic de la route du volcan. Le piano tombe naturellement après la pluie. Après la pluie. Jamais je n’avais vu de paysage aussi beau. A vous fendre le cœur de la désolation ondoyante des coulées de souffre, les troncs d’arbre fossilisés préfigurant du ciel. Et le silence impossible, incompréhensible, irréaliste du cratère. S’asseoir en n’ayant rien d’autre à faire que se taire. Avant la pluie.

Kawah Ijen

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Plateau de l’Ijen /

J-5 Les petits enfants Van Hells avaient le regard fatigué, vide des enfants de 1930 nés loin dans les colonies abruptes. Ils sont morts depuis longtemps et je les garde en mémoire dans notre chambre misérable de notre hôtel suranné. Vide. Immense. Shining bien sûr. Le ventilateur dans la fraîcheur tout juste naissante de la nuit. La lumière faiblarde suintant de l’abat jour en rotin entouré d’insectes fatigués. J’ai rêvé très fort de Violaine cette nuit et son souvenir s’est réimprimé dans ma mémoire vive. Sans me quitter une seconde alors que notre jeep traverse les champs de canne à sucre. C’est anormal que je traverse les champs de canne à sucre et que je ne puisse pas lui dire. Plus jamais. Sophie m’a dit ta vie n’est pas en jeu. C’est tellement simplement vrai et tellement simplement triste. Je voyage sans image pour les autres et pourtant pour elle j’en voudrais au moins une. Alors on lave le cerveau des scories de l’amour avec de l’Islande tropicale dans les oreilles, Tookah d’Emilliana Torrini. On garde dans les yeux la couleur des hibiscus. Je dédie à l’Islande et à l’amour l’ombre inexistante des palmiers, les routes mauvaises mais toujours ouvertes, les maisons de montagnes abandonnées, Brahma entourant Siddhartha, les jungles de Conrad, la chair faible du ramboutan, le papier jaune et humide de mon moleskine, les trains disparaissant dans la moiteur condensée des forêts, la silhouette de mon père, la régularité des rizières en terrasse, les cris volcaniques, life is just a flicker in the universe, les futaies décamétriques, les ornières profondes, les montées en première où la nature semble décrocher. L’odeur du souffre.

Emiliana Torrini — Tookah