Préférer s’éloigner du feu /

Les frondaisons sont pâles et les peupliers se courbent sous le vent triste de l’Auvergne macabre.

Le ciel s’ouvre bien sûr, mais c’est loin vers la Côte d’Or. Là, les fenêtres ont toutes le reflet métallique des soleils noyés. La pluie secoue les wagons-citerne des trains de fret que je dépasse de gare en gare. Je regarde les bourrasques comme une série de gifles, les vents comme la poussière des déserts américains, la poudre que l’on ôte de son vêtement d’un geste sec de la main.

Et maintenant les Margots de pluie se déversent sur ma vitre comme la morve dégoutante des enfants pleureurs.

Les blés vibrants sont devenus glauques, moites, je me bat contre une violence sociale qui n’a pas lieu d’être et je tourne le dos à l’orage qui a immobilisé notre train sur la voie. Je met des kilomètres entre eux et moi et je reçois encore leurs messages merdiques qui me tirent comme les élastiques des jokaris vers cette situation écœurante que je fuis.

Les éclairs illuminent à intervalles réguliers les fenêtres du fond.

Java centre /

J-1 Hier soir, je nageais dans la nuit, sous les lumières renouvelées de Jakarta éteinte. Des milliers d’étages au dessus du sol, à peine descendue de l’avion. Jakarta est partie comme un mirage brouillé. J’écoute Philip Glass dans le train pour Jogjakarta. Je refrène une envie de pleurer inutile depuis le départ alors que Justine silencieuse feuillette le lonely planet d’un air d’autoroute. Je ne sais pas pourquoi, mais elle a l’air d’avoir huit ans. D’ailleurs, tout a un parfum d’enfance, pas très heureux. Presque le même silence, le même dédain. Les cimetières ressemblent à une accumulation de petits legos de faïence entre les palmiers. Le paysage est le même que chez nous, on change le maïs pour du riz, on se dit qu’au final le ciel est le même partout. Je pense souvent à Sophie. A cause du vert acide presque fluo du riz, de l’herbe peut-être, des fleurs presque artificielles. A cause de la qualité du même silence qu’elle m’a fait promettre de combattre, vainement je dois dire. Pas dans la fatigue des avions en tout cas. Alors c’est peut être là, dans l’épaisseur grasse de cette terre que se cache la différence, l’odeur dont je suis privée jusqu’à présent. Je vois des poules courir, du linge accroché au fil des poteaux télégraphiques, des bidonvilles de couleur. Mais tout m’est fermé derrière les vitres mouillées de mon train. Justine écrit dans son moleskine les rudiments d’indonésien qu’il fait bon connaître. En voyage elle est la préposée à la langue, c’est comme ça, sans qu’on sache pourquoi. Pour l’instant j’écris en français dans mon propre moleskine, du sanskrit dans les oreilles. Le train avance pareil sous les même nuages que je connais par cœur. le monde est-il si petit ? J’écoute Philip Glass dans le reflet bleu-vert des rizières dans le gris-fer du ciel.

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Philip Glass — Satyagraha (Evening song Act III Pt. 3)