Préférer s’éloigner du feu /

Les frondaisons sont pâles et les peupliers se courbent sous le vent triste de l’Auvergne macabre.

Le ciel s’ouvre bien sûr, mais c’est loin vers la Côte d’Or. Là, les fenêtres ont toutes le reflet métallique des soleils noyés. La pluie secoue les wagons-citerne des trains de fret que je dépasse de gare en gare. Je regarde les bourrasques comme une série de gifles, les vents comme la poussière des déserts américains, la poudre que l’on ôte de son vêtement d’un geste sec de la main.

Et maintenant les Margots de pluie se déversent sur ma vitre comme la morve dégoutante des enfants pleureurs.

Les blés vibrants sont devenus glauques, moites, je me bat contre une violence sociale qui n’a pas lieu d’être et je tourne le dos à l’orage qui a immobilisé notre train sur la voie. Je met des kilomètres entre eux et moi et je reçois encore leurs messages merdiques qui me tirent comme les élastiques des jokaris vers cette situation écœurante que je fuis.

Les éclairs illuminent à intervalles réguliers les fenêtres du fond.

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La déchirure /

Ça m’a fait l’effet d’une petite peau sur le pouce qu’on ne peut s’empêcher de gratter, de détacher avec l’index, de gratter encore plus, d’étirer ce petit lambeau transparent qui n’a rien demandé à personne et qui finira par disparaitre, comme tout en somme.
Mais là c’est encore un petit bout de peau qui appartient à son corps, à un tout.
Ça m’a fait l’effet d’un petit bout de peau qu’on arrache, qui fait mal et qu’on continue de tirer en se demandant pourquoi.

A mains nues /

J’ai parlé de toi jusqu’à l’écœurement et l’écœurement venu, j’ai continué encore jusqu’au malaise et le malaise venu je ne sais plus si la haine s’en allait ou remontait comme le reflux des bords de la Marne là où je suis, me laissant bouffer par les moustiques, lasse.

Ce sont tes mains qui me manqueront le plus. Je me les rappelle posées sur cette table froide. J’ai cette image très forte incrustée en moi, dans mes yeux derrière mes oreilles, sur mon cou, là où elles se sont posées en plein cauchemar.

Je ne comprend pas. Et je survole les forêts. Je ne comprend pas. J’ai plongé, le soir couchant toute nue dans la piscine glacée. Je ne comprend pas. Pourquoi la haine déversée.

HEURTS :

J’étais avec eux. J’étais avec toi. Totalement. Avec elle. Il était là, à côté de moi et j’étais jalouse. J’étais en face de lui et j’étais jalouse aussi, à côté d’elle et j’étais jalouse encore. Ils sont loin de moi, plus les secondes creusent le dessous de mes yeux, plus ils s’éloignent.. Avec une sorte d’écho et de touffeur.

CIRE :

La douceur estival a coulé sur ma peau qui se fane, la douceur estival de ce tissu en viscose comme une caresse que tu ne me donneras jamais. Je t’ai vu dans ce film, et encore au travers d’un autre. J’aurais voulu revenir en arrière et les revoir encore et encore.

« J’ai paniqué tu sais » dit-elle. « Je ne voulais pas ». Les regrets de ce que l’on n’apprend jamais. j’ai mis Cassiopée dans ma peau. Rien n’y a fait.

Oui tu as raison, je projette, oui je suis mal et frustrée. Oui tu as raison. Mais c’est seulement depuis que tu es là j’ai envie de dire.

Station /

Quand je passe Pantin je sais que c’est trop tard. Je vais finir par passer pas loin de chez toi et je sais que c’est trop tard.

« Si ma gueule lui revient pas, que veux tu que je te dise ? »

Tu t’aime plus que tu ne pourrais m’aimer, c’est à ça que je sais qu’il est trop tard.

Je suis très fatiguée tout à coup en passant le Rancy / Villemomble alors ferme les yeux, je laisse tomber cette fois.

Vision d’ensemble /

J’ai la tête tournée vers un espace fictif. Face au miroir. J’ai appris ton appartenance à une autre disparue de moi. J’ai relu la correspondance unilatérale de Sacha et Jeanne. Combien cet homme me touchait, dans sa faiblesse, toi l’Ironie tu le disais « faible ». J’imagine les mots de Jeanne sous tes mots, la communion de vos deux âmes, « la fraicheur de ses dix neuf ans » dans votre arrogance solaire. Lune, je ne me fais que ton miroir. Sans toi on ne me voit pas.

Sur la mer, de l’écume glacée. les méduses échouées à intervalles réguliers forment de petites surfaces réfléchissantes sur la plage vide. Cette plage est si grande, si vide. Mon être ne suffit pas à la remplir. Je me dilue. Où es-tu ? Pourquoi cette nouvelle, là ce soir, à cette table, si loin de chez moi, aucune zone de repli, à découvert, je courbe l’échine sous les coups.

L’eau glisse, moi /

Je regardais les petits enfants radieux du Kanzai et je t’avais dit brusquement « je veux un enfant » et comme à la fois pour te dédouaner et te moquer de cette expression qui perdurait dans ma famille tu avais répondu, badin, « c’est ton choix ». Et oui le piston de ma haine avait envoyé un jet d’acide dans ma bouche. Je regardais les petits enfants radieux de Ginza et je les enviais d’être eux-même et pour eux-même tout ce que je pouvais souhaiter et n’aurai jamais. Pourquoi ne suis-je pas partie en courant, pourquoi n’ai-je pas rejoint Tokyo à la nage, pourquoi n’ai-je pas pris un avion, n’importe lequel, peu m’importe où j’atterrisse pourvu que je m’éloignasse de toi.

J’ai trainé les pieds, baissé les yeux, tu m’as saisi l’épaule en riant comme si tu venais de me refuser une glace alors que tu me refusais la Vie.


Tu me traines dans ce centre commercial, moche, gris, inutile, les talons de tes weston claquent, moi je passe inaperçue. Tu me fais m’asseoir dans un décor austère, minuscule. Tu me scrutes du regard, tu m’en veux, je ne sais même pas si c’est par habitude, mais je baisse néanmoins les yeux, j’évite le conflit, j’ai faim, je suis fatiguée de ne pas comprendre la carte, je n’ai pas envie de déchiffrer les dessins alors je te demande piteusement de commander pour moi. Il est une rumeur dans le monde qui dit que ce chef ne vit que pour le poisson, qu’il a passé sa vie à perfectionner son art, pourtant il a le regard austère, je me dis qu’il n’a pas trouvé le repos. Que sans cesse renouvelé son art ne le laissera jamais le trouver. On ne dompte pas la Nature. Je ne connais pas les noms de ce que tu me forces à manger, il y a du thon rouge, du poulpe, du requin, tu sais que je détestes ça, ces textures me font horreur. C’est un massacre qui me révolte. Tu sais que cela va contre mes convictions, tu l’as fait exprès. Tu jubiles sans lever les yeux de ton assiette, sans un mot. Il t’est tellement facile de me mater, de faire de moi ce que tu veux que ce sport ne t’amuses même plus, tu le fais par habitude. Tu sais que même si je refuse de manger tu auras gagné car la faim sera là tout aussi honteuse que la défaite d’avoir avalé ce qui me répugne.

Tu croques dans la carpe, d’autres poissons grisâtres, mortifères, je peux voir jusqu’à la vase gicler sur tes dents, tes lèvres, emplir les commissures de tes lèvres, tu ne t’essuie pas, tu bois du vin, gris, sec, infâme. Tu t’apparente aux poissons froids, opalescents. Toucher ta peau maintenant serait toucher la peau d’un noyé. Je sors le tube de rouge à lèvres que tu m’as acheté chez Shiseido. La couleur en est rouge, très rouge. J’en écrase trop sur mes lèvres, tant pis. Je veux rappeler la Vie ici.

Une femme en kimono débarrasse du bout de ses bras de papier. La table est enfin vide. Tu me regardes encore, toujours si ce n’est plus, blâmeur.

« Sais-tu que ce sont les meilleurs sushis du monde ?»

Un temps.

« Et tu as refusé de les manger. Tu n’as aucune disposition à saisir la Beauté où elle se trouve. » Tu essuies ta bouche d’un geste, jette la serviette avec un soupir agacé et sors ton portefeuille pendant que tu te lèves prestement. Je racle ma chaise. Te suis.

Contre un des murs sales du centre commercial tu me jette contre un mur et écrase ton poing droit sur mon sexe. Ça fait mal. Je ne dis rien.

« Tu préfères ça surement ? Bien sûr. »

Et je ne comprend toujours pas pourquoi il y a tant de haine dans ton regard. Je pense très fort aux enfants radieux.

Dans le taxi, de retour dans Shinjuku, il y a une succession de grandes places, pleines de néons qui clignotent, de couleurs. Oui. Je trouve ça joli.


Pourtant à Shibuya, j’ai pu me blottir toute petite, contre toi, coinçant ma main gauche sous ton aisselle droite, chaude, appétissante. Profiter d’un moment d’égarement, de bonté, de déconcentration pour te mâchouiller le col de ton pull en bambou, ton cou si doux, l’arrière de l’oreille. Mâchouiller tes lèvres, toi, l’âme généreuse. Nos manteaux ouverts, ta main qui glisse le long de mon dos, qui me recueille contre toi. Des bonzes qui psalmodient. Un moment béni parmi les autres.

un sourire s’accroche sur tes yeux fermés. « Petite truite »

J’aime bien penser que c’est joli une truite.

Pour Lucie

Fuel /

j’ai vu ma cour empaqueter le soleil, tendre entre trois fils froids les mots qui pleurent, les mots qui crient. Les larmes du lac. Je voudrais lécher mes yeux comme une tétine oubliée, les nettoyer de ce qu’il leur reste à voir. Fini les bougies fanées dans le bougeoir de septembre, les plantes grasses qui survivent adossées, fragiles, sur les baguettes chinoises, le raphia des dentelles. Anton joue sur le parquet gris, je croise ses yeux qui m’interroge de tout ce qui lui reste à voir. Il a beau être transparent, il a beau être silencieux, la musique nous assiège dans mes rêves froissés, dans mes draps sales, dans les collines du Puy de Dôme, dans les livres de Léa. Elle nous enroule dans les volutes du sucre de mon thé brulant. J’enlève mon pelage d’aigle, je le confie aux bras protecteurs de Boris. J’enlève la nouvelle balance de mes pieds, la hache et l’aime. Je reste protégée par le double vitrage. Je vois ma cour. J’allume notre pauvre chauffage surpassé par le soleil disparu. Je n’attendais qu’un mot, que tu me le dises simplement. Qu’il vienne dans la suite de la bière belge partagée, du café noir du matin, dans le tee shirt de ceux qui vont où les autres ne vont pas, dans la disparition de l’anglaise qui a quitté le continent. J’ai essayé de prendre le vent de face mais il n’y a pas de prise sur les courbes de mon corps, et mon âme est trop lourde pour ne serait-ce que suivre le courant. J’ai battu des bras et je suis restée honnête. D’un prisme tellurique est finalement tombée une poésie naturelle.