Christmas /

Je marche sur les trottoirs miroirs
les bouches comme des cheminées avides
seule être insulaire
insulaire
insolente et solaire
la variété sociale créé mille et mille et encore toujours plus
fils gluants autours de moi, de ma gorge, de mes yeux
mes paumes sont chaudes et froides
et ces étincelles écarlates et factices
abîment mes yeux fragiles et secs.
Au plus profond de la nuit
au jour le plus court de son solstice oublié
ces étincelles se diluent sales et embourbées dans les bouches d’égout
insolentes et avides
à Noël, toujours pareil, le corbeau gigantesque se repait des cœurs fatigués
l’entaille est plus grande et mes dents saignent
ma bouche dégoûtée.
La phrase est aigre et perdue, déjà dite elle est inscrite
déjà pensé, elle est maudite
les chats noirs s’endorment épuisés
les mains, comme le cœur, manquent tous les jours.

Eklampsis /

J’ai beaucoup pensé à la jalousie ces derniers jours. La jalousie à la couleur mordorée du schorle de rhubarbe que je bois là en plein soleil. L’envie m’a donné le manque des matins et des soirs de neige dans Paris fermée.

Clara était jalouse bien sûr. Mais tu l’étais plus encore. Et je n’ai jamais compris comment tu pouvais être jaloux à mon sujet.

J’enrage du manque des matins et des soirs de neige.

J’enrage de savoir que tu les passes avec d’autre, ou pire encore, seul. Tu m’as offert trois jours sublimes et là sur cette pelouse musicale tu m’as annoncé que tu retournais rue Keyenweld avec Clara.

« Tu vois, ça fait pas si mal » alors que j’avais le ventre broyé et les mains enfoncées dans la terre. Alors que je voulais agripper de toute mes forces tes boucles châtains et les arracher à t’en ouvrir le crâne.

Mais toujours le vide derrière tes yeux noisettes. Je voudrais les crever mais mes mains restent enfoncées dans la terre.

Je suis en Allemagne là. Le soleil pique ma peau de mille aiguilles plantées dans ma paire de jeans trop chaude pour la saison. Le schorle perd ses bulles.

L’envie a fait place à la haine. Une haine froide, fermée comme la neige dans Paris que tu m’as refusée.

lettre à V /

30 mars 2007,

Pourquoi je fais ce métier. Je ne sais plus.

« A Célia la future grande photographe de Magnum ». Un mot sur une pochette en carton couleur corail. Année 1994. Il y a treize ans je savais encore. Maintenant ne reste que le machinal et la jouissance du geste. Passer à la photographie animée. Promotion artistique ? Sociale ?

A l’exposition de Bruno Stevens, parmi les centaines de photos, il y en avait une, un soldat américain pointant son revolver tout contre le front d’un irakien, et la peur et le désespoir de ce soldat américain. On inverse les rôles, on inverse les victimes, le monde tourne et donne la nausée. Un soubresaut comme un claquement dans le sternum, et un flot de pleurs sales, imbéciles me prend et gonfle ma gorge d’acide, alors la pudeur pour le geste que je n’ai pas et je sors. Je vois galerie de la Reine, des familles, des enfants, des vieillards, des fourrures et des parkas premiers prix, l’odeur de chocolat de Godiva, les sacs estampillés « fournisseur officiel de la princesse Mathilde » de Delvaux. Sur le sol, du chatterton blanc encercle mon espace de la douleur, dessus « Bruxelles bravo ». Bravo pour quoi, pour qui, pour le désespoir et la mort ? Pour la douce ignorance ? Pour le chocolat Godiva ou pour la courte focale de ce photographe qui s’est approché à hauteur de canon de revolver pour témoigner ?

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Marge arrière /

On se confond en excuse. Les jours passent, on finit par ne plus très bien savoir pourquoi.

Être le dommage collatéral d’une histoire dont on ne fait pas partie et à qui on n’a rien demandé.

Être un dommage collatéral et personne pour s’en excuser. Haïr le responsable à s’en faire tourner la tête.

A mettre dans la catégorie perte sans profit sans marge arrière possible.

Bali est – Ubud /

Le temps s’étire. L’odeur de la mousson. Elle a souvent été décrite et c’est normal d’en parler. Une odeur de frais, de citronnelle, de plante pourrie. La nuit, la fraîcheur enfin qui arrive mais qui ne passe jamais les frontières invisibles des fenêtres sans vitres, des portes ouvertes. Et les pales du ventilateur brassent sans cesse le même air chaud et gluant de la journée, jetant une ombre régulière et papillonnante sur les pages des livres. Une grippe éclair qui donne envie de se couvrir malgré les 38°, la fièvre, les larmes de petit enfant malade. Maintenant l’effet gueule de bois. Aujourd’hui c’était le nouvel an et je n’ai presque rien vu. Comme j’ai l’impression de ne rien avoir vu d’Ubud que ces boutiques pour hipsters californiens. Comme j’ai l’impression de ne rien avoir vu de Bali que ces spots balnéaires pour surfer australiens. Moi avec mon allergie au soleil, ma bouteille de crème indice 50+ accrochée au bras, rasant les murs avec mon spleen français.

L’Asie est très surfaite en réalité. Il y a les palmiers bien sûr, il y a les rizières bien sûr. Mais bien sûr il y a les même gens insupportables et le temps beaucoup trop chaud ou trop humide. Avoir envie de claquer toutes ces connasses de hipsters ricaines venues faire du yoga à Ubud, ne même plus avoir envie d’en faire tellement tout cela est ridicule. Ubud est plus branchée que Brooklyn et Berlin réunies. Alors comme avec ma sœur on compte les roupies, on mange dans les warung les plus crades de l’île et finalement on en rigole. On marche quatre heures pour rejoindre une plage merdique. On finira par en rigoler. Alors oui il y a la beauté des poissons quand on fait de la plongée pour la première fois, mais il y a la colère de Justine qui devient dingue quand elle voit l’état du corail. Les couches culottes au fond de l’océan. Le gasoil dans l’eau.

Jamais je n’avais vu de manière aussi flagrante le dédain de l’Homme pour l’environnement qui l’héberge. Jamais je n’ai été aussi misanthrope. Jamais je n’ai autant haï l’idée de perpétuer cette race destinée à l’enfer.

Bali est une décharge à ciel ouvert vouée à la destruction dans moins de dix ans. Alors on se raccroche tant qu’on peut au paysage de la vallée de Sidemen, préservée autant que faire se peut. Demain c’est Nyepi, jour de silence, pas de cuisine, pas de bruit, de lumière, cloîtrées dans le kampung. En attendant il y a la pluie de Mousson. On a beaucoup écrit sur elle et c’est normal, à défaut de parler d’autre chose.