Bali est – Ubud. Jour de Nyepi /

Je pleure des larmes inutiles et silencieuses, la fièvre ralenti chacun de mes mouvements, faisant circuler un sang dense et aigre dans des veines éclatées. J’ai prié pour un silence absolu. Pour un noir absolu. La voie lactée est là, rassurante si je la connaissais. Une lumière s’accroche, vilaine, à notre paysage. Je la cache du revers d’une main que je peine à lever. Le noir se fait, le noir se fait. J’entends chanter les lézards. Le noir s’est fait. Bali n’est plus.

Niepi in Ubud

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Bali est – Ubud /

Le temps s’étire. L’odeur de la mousson. Elle a souvent été décrite et c’est normal d’en parler. Une odeur de frais, de citronnelle, de plante pourrie. La nuit, la fraîcheur enfin qui arrive mais qui ne passe jamais les frontières invisibles des fenêtres sans vitres, des portes ouvertes. Et les pales du ventilateur brassent sans cesse le même air chaud et gluant de la journée, jetant une ombre régulière et papillonnante sur les pages des livres. Une grippe éclair qui donne envie de se couvrir malgré les 38°, la fièvre, les larmes de petit enfant malade. Maintenant l’effet gueule de bois. Aujourd’hui c’était le nouvel an et je n’ai presque rien vu. Comme j’ai l’impression de ne rien avoir vu d’Ubud que ces boutiques pour hipsters californiens. Comme j’ai l’impression de ne rien avoir vu de Bali que ces spots balnéaires pour surfer australiens. Moi avec mon allergie au soleil, ma bouteille de crème indice 50+ accrochée au bras, rasant les murs avec mon spleen français.

L’Asie est très surfaite en réalité. Il y a les palmiers bien sûr, il y a les rizières bien sûr. Mais bien sûr il y a les même gens insupportables et le temps beaucoup trop chaud ou trop humide. Avoir envie de claquer toutes ces connasses de hipsters ricaines venues faire du yoga à Ubud, ne même plus avoir envie d’en faire tellement tout cela est ridicule. Ubud est plus branchée que Brooklyn et Berlin réunies. Alors comme avec ma sœur on compte les roupies, on mange dans les warung les plus crades de l’île et finalement on en rigole. On marche quatre heures pour rejoindre une plage merdique. On finira par en rigoler. Alors oui il y a la beauté des poissons quand on fait de la plongée pour la première fois, mais il y a la colère de Justine qui devient dingue quand elle voit l’état du corail. Les couches culottes au fond de l’océan. Le gasoil dans l’eau.

Jamais je n’avais vu de manière aussi flagrante le dédain de l’Homme pour l’environnement qui l’héberge. Jamais je n’ai été aussi misanthrope. Jamais je n’ai autant haï l’idée de perpétuer cette race destinée à l’enfer.

Bali est une décharge à ciel ouvert vouée à la destruction dans moins de dix ans. Alors on se raccroche tant qu’on peut au paysage de la vallée de Sidemen, préservée autant que faire se peut. Demain c’est Nyepi, jour de silence, pas de cuisine, pas de bruit, de lumière, cloîtrées dans le kampung. En attendant il y a la pluie de Mousson. On a beaucoup écrit sur elle et c’est normal, à défaut de parler d’autre chose.

Bali est – vallée de Sidemen /

Traverser les rivières. Les rizières, les pieds dans la boue, effrayant les serpents avec un bâton. Les tecks faméliques. Les femmes blanches, la tête croulante d’offrandes, le pas lent. Manger le fruit du caféier, un goût de gariguette et de cappuccino. Sucer le grain de café et garder longtemps le goût en bouche. Je l’ai mis de côté dans une poche pour Sophie, un tout petit grain de café vert tendre et presque transparent. Je l’ai perdu dans une rivière. Marcher des heures sous la chaleur accablante de la vallée encaissée sous ses hautes murailles, les pieds nus dans les rizières. La boue encore. J’ai gardé une feuille de giroflier dans mon moleskine que Erwin m’a donné. Nous traversâmes les rivières.