Seuls la glace et le temps sont maîtres /

Dans le ronron sourd de ta voiture tu roules depuis deux heures déjà. J’ai vu les coyotes courir dans l’argent, turquoises comme l’eau qui coulent sur les fenêtres, sous les églises de pierres douces. Il y a du rose dans mon assiette, il y a du vide à la place de ma mère. En ces temps sombres, je ne vois plus le soleil se lever, il reste coincé comme un gibier traqué dans les cols et les crêtes. Nous l’avons laissé à la merci des contrebandiers, blanc et dur comme un bronze gigantesque. Je vois les dents montagneuses mâcher le ciel qui sursaute baisant le lac de sa bouche légère. Nous avons déroulé des routes le long du dos des ânes du grand frais aux alpages, dans des boites de conserves piquées d’aiguilles pour s’arrêter aux petits chevaux d’Italie. Le sol est immobile.

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Dimanche sur le canal /

Une brume bleue roule paresseusement sur les toits et le canal. Les maisons sombres se tassent sous le poids des dizaines. Je vois les parquets qui craquent, les cheminées qui exultent, les mains froides caressant les joues rougies, les enfants extatiques. l’eau crépite sous les pas ralentis des touristes fatigués avançant le long de l’écluse dans la lumière fantasmagorique des réverbères du canal. Sinatra chante White Christmas entre les deux toits de mon chalet. Une tranche de pain noir letton, banane-chocolat. Un jour simple de l’Avent.

Lệ Thu, mes larmes d’automne /

Je t’ai croisé au Starbucks des 4 temps. Je buvais une gorgée tiède de mon pumpkin spice latte trop sucré et dégueulasse. Je t’ai vu dans la file d’attente. Je détourne à nouveau la tête, je n’attend pas de voir ce que tu commandes, je m’en fiche, cela ne te définit pas. Ce qui te définit ce sont ces jolies bottes gold que tu as achetées en soldes, rue Volta, ton manteau bleu marine râpé à l’épaule droite, là où passe la sangle de ton sac à main, l’écharpe camel en cachemire chinois que je t’ai offerte il y a trois ans – pourquoi continues-tu de la porter ? elle est devenue immonde. Tes beaux yeux comme des jonques sur le Mékong en saison sèche. Je n’ai jamais vu le Vietnam mais je crois que je l’ai un peu connu quand je passais ma main dans ta chevelure liquide.

Tu ne m’as pas vu, je n’ai même pas eu à faire semblant de ne pas te voir, d’en être blessée.

Le logo du centre commercial de la Défense nage dans le gris, il passe, ridicule, du rouge profond au rose, inutile, avec personne pour le regarder.

Je suis seule maintenant au starbucks des 4 temps et je me rend compte que j’aurais pu mourir pour toi.

cinéma des réalités /

L’air de l’appartement ressemble à ces morceaux de cake restés trop longtemps dans la vitrine des pâtisseries. Sec, graisseux, mauvais.

Il fait tellement chaud de cet air sec et graisseux que l’eau fraiche de la douche qui roule sur son corps arrive déjà chaude sur ses pieds gonflés et brulants. Elle écoute le ronronnement du boulevard circulaire un peu avant le parc comme le bruit des climatiseurs dans les hôtels de luxe de Jakarta.

Maciej est couché sur le lit en jeans et en chaussettes. Cela l’agace et elle prie pour que sa présence reste silencieuse, à peine entrecoupée du clic du pad sous ses doigts. Quand elle partira il fera 20° et elle sera triste. Elle aura abandonné tout un été et l’occasion de se réconcilier avec Franek. Mais que veut-elle retrouver lui demande son père au téléphone. Lui ou cette période solaire incroyable de l’après tournage ?

Franek l’a récupéré, exsangue, abattue comme une jeune accouchée, il lui a amené une vie meilleure. Elle est couchée auprès de Maciej et ne comprend pas pourquoi il s’obstine à rester en jeans et en chaussettes. Avant qu’il ne fasse 20° il reste soixante quatorze heures mais elle n’appellera pas Franek pour se réconcilier.

Soixante quatorze heures ça n’est pas suffisant pour retrouver une vie meilleure.

L’eau roule chaude sur ses pieds.

Bons-Vents Vistula /

Sa jupe bleue enroule les jambes de l’homme en tongs qui la mène sans accroc, par habitude. Le vieux chien a tourné autours d’eux puis est allé se coucher sous la table. Les moustiques virevoltent autours des lampes. Ils vont et viennent de la Vistule à mon canapé. L’enfant attend, patient, au bord de la piste. Le regard de la femme racle le sol, l’homme, les yeux fermés fait glisser son alliance le long du dos de la femme. Vingt ans de mariage roule sur le sol de la milonga de Praga.

Les heures longues ont passés. Sur la piste, plus personne, la femme, l’homme, l’enfant et le chien sont partis depuis longtemps. Maciej traverse la piste d’un souple, un sourire tendre et coupable sur les lèvres. Dans l’ombre du dehors, devant une bougie éteinte je l’ai attendue patiemment toute la nuit. Il éteint la musique. On rallume les lumières. Je sors de ma torpeur, de mon canapé défoncé, j’enlève la veste qui protégeait mes jambes de la morsure des moustiques et la repose sur les les épaules de Maciej. Je prends mon sac, on s’en va. Nous traversons silencieusement le pont Świętokrzyski.