Les désirs irréguliers 1 /

Il pleut sans nuages dans les rues silencieuses. Un grand arbre rose enroulé autours de mon cou, une hirondelle qui ne fait toujours pas le printemps s’en échappe. Je rêve à chaque pas des arabesques andalouses de mes bras ondulants, mon ventre à peine trop faible encore, les doigts écartés dans le bitume. Je vois ce vieil homme assis face au quai, l’eau effleurant de ses lèvres humides les cils et les reins de Strasbourg.

Entheos /

Les premières gouttes d’un orage sont les plus belles et les plus terribles. Chaque goutte qui arrive enfin sur la surface de la terre, de la peau est comme une manne s’éclatant en étoile,  se rejoignant l’une, l’autre pour former des ronds plus grands, puis des lignes qui filent et que l’on ne peut pas rattraper. Et lourdes et grises et sales et presque sèches au final. Le goudron tendu et gonflé éclate enfin sous leurs caresses dégageant son musc pétrolier avec une vigueur renouvelée. Le grès des murs de ma ville se fissure sous les chocs minuscules, se désaltérant en pleine sècheresse. Les lions se lèvent enfin de sous les tilleuls et avancent, encore abattus de chaleur, se joignant à la fête des agneaux extatiques. L’eau retournera loin charriant les poussières de l’Inde sauvage, pour l’instant elle ballade sa crécelle dans les rues vides, dans la cour où s’engouffre notre appartement la fenêtre ouverte, tu ouvres les yeux, tu te réveilles.

Anorexia nervosa /

Ouvrir la porte et le mur du son. Mes amygdales fantômes ont souffert dans la foule, des craquelures descendent jusque dans les poumons. C’est juste le mur du son. Les mots luttent, s’agrippent pour rester à l’intérieur de moi comme un bébé ne voudrait pas me quitter. Mon ventre est vide et ma gorge saigne. La grâce s’éloigne le long des baies vitrées du café et ne m’a pas vu sortie. C’est juste le mur du son.

Dimanche sur le canal /

Une brume bleue roule paresseusement sur les toits et le canal. Les maisons sombres se tassent sous le poids des dizaines. Je vois les parquets qui craquent, les cheminées qui exultent, les mains froides caressant les joues rougies, les enfants extatiques. l’eau crépite sous les pas ralentis des touristes fatigués avançant le long de l’écluse dans la lumière fantasmagorique des réverbères du canal. Sinatra chante White Christmas entre les deux toits de mon chalet. Une tranche de pain noir letton, banane-chocolat. Un jour simple de l’Avent.

nahuatl cacahuatl /

Justine est partie ce matin à Obernai, je ne l’ai pas entendue mais j’ai senti l’odeur du café qui m’a presque réveillée. J’ai rêvé de lapineaux et de canetons à qui je donnais du lait concentré en pleine apocalypse. J’ai accepté de me lever à 13h30, encore un dimanche de gâché.

Comme j’ai du mal à me remettre de cette gueule de bois de fatigue, j’écoute le dernier album de Grimes et Dieu sait qu’il n’est pas bon, mais sa nouvelle bubble-pop me tient éveillée dans une presque ambiance chaleureuse.

Je sors deux rangées de chocolat noir, deux petits pots de compotes de pommes, une cuillère à soupe d’huile de pépin de raisin, deux cuillères à soupe de sucre complet, deux cuillères à soupe de graines de lin concassées, une demi cup de lait d’avoine. Je laisse poser. J’allume mon four pendant la dernière demi heure d’heure creuse, c’est toujours ça de pris, je pense à lui très fort, j’écris à Elle.

Je mélange deux cups de farine, une cup de farine d’avoine, une cuillère à café de poudre à lever sans phosphate, une cuillère à café de bicarbonate de soude, une pincée de sel.

J’incorpore le mélange sec au mélange humide pendant que je chante Realiti à tue-tête.

Une demi-heure à 180°, j’attends. Je ne comprend pas pourquoi les gens ont du mal à travailler avec moi alors que j’ai simplement du mal à vivre avec eux.

Welcome to my realiti.

Mon gâteau vegan au chocolat est cuit. Justine va rentrer d’Obernai. L’odeur du chocolat m’endort.

gateau