Jogjakarta /

J-3 J’ai pris le chemin, Beck dans les oreilles, heart is a drum. Oui, des fois la peau en est tendue, craquelante. Je profite de mon dernier moment seule. A Viavia devant ma salade. Je suis assise face à la rue, devant la façade ouverte. En face de moi, un stencil, une femme en niqab grapheuse. Media legal. It’s ok not to vote. J’aime le fait qu’il y est des féministes anarchistes ici. C’est très rassurant.

Beck — Heart is a drum

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Jogjakarta /

J-3 ViaVia est devenu notre maison à Justine et à moi. On y lèche nos plumes, on s’y complaît dans cette ambiance berlinoise de hipsters javanais. On y mange, on y boit, on y loupe les leçons de yoga. On recommence. Hier un enfant m’a offert un tamarin. Je l’ai vu de loin avec son frère, jeter des bâtons dans les arbres. Faire tomber les fruits. Je l’ai rejoint. Je ne me suis pas approché de trop près. J’ai tendu la main et un sourire. Il était farouche et si mignon avec son rire immense. J’ai voulu lui donner la moitié du fruit, il a refusé, ils sont partis. Je garde encore le goût de cette rencontre. Un vrai premier lien avec l’Indonésie peut être ou peut être juste le rire d’un petit garçon de sept ans.

Jogjakarta /

J-2 Justine et moi écoutons les couches superposées des chants des muezzins dans une touffeur durassienne. Elle est venue s’asseoir près de moi, de l’autre côté du balcon, elle est restée silencieuse à écouter, d’une manière qu’elle est seule à connaître. Entière, comme un arbre. Comme la seule chose qui ne vacille pas en ce monde. Elle est venue s’asseoir à côté de moi.

Jogjakarta /

J-2 Ça y est. L’orage inéluctable a éclaté alors que le ciel de Java s’est vidé pour laisser un soleil innégociable. L’orage dans toute sa splendeur merdique, cinglant comme une gifle que l’on se demande méritée. On part, on fait des plans ridicules sous la colère. On se ravise par paresse. Les relations humaines sont sales parfois et franchement inutiles souvent.

Jogjakarta /

J-1 A l’heure où le muezzin chante la prière du soir, sous un ciel crevant d’orages couleur denim, les geckos sortent, ton sur ton sur les murs en carton-pâte de nos hôtels aseptisés. Je nage seule dans une piscine bleu outremer à l’abri des murailles des palmiers en plastiques. Les lumières des milliers de guirlandes papillotent dans l’eau entre mes ongles de plastique rouge. Irréaliste. Mais où sommes nous ?

Java centre /

J-1 Hier soir, je nageais dans la nuit, sous les lumières renouvelées de Jakarta éteinte. Des milliers d’étages au dessus du sol, à peine descendue de l’avion. Jakarta est partie comme un mirage brouillé. J’écoute Philip Glass dans le train pour Jogjakarta. Je refrène une envie de pleurer inutile depuis le départ alors que Justine silencieuse feuillette le lonely planet d’un air d’autoroute. Je ne sais pas pourquoi, mais elle a l’air d’avoir huit ans. D’ailleurs, tout a un parfum d’enfance, pas très heureux. Presque le même silence, le même dédain. Les cimetières ressemblent à une accumulation de petits legos de faïence entre les palmiers. Le paysage est le même que chez nous, on change le maïs pour du riz, on se dit qu’au final le ciel est le même partout. Je pense souvent à Sophie. A cause du vert acide presque fluo du riz, de l’herbe peut-être, des fleurs presque artificielles. A cause de la qualité du même silence qu’elle m’a fait promettre de combattre, vainement je dois dire. Pas dans la fatigue des avions en tout cas. Alors c’est peut être là, dans l’épaisseur grasse de cette terre que se cache la différence, l’odeur dont je suis privée jusqu’à présent. Je vois des poules courir, du linge accroché au fil des poteaux télégraphiques, des bidonvilles de couleur. Mais tout m’est fermé derrière les vitres mouillées de mon train. Justine écrit dans son moleskine les rudiments d’indonésien qu’il fait bon connaître. En voyage elle est la préposée à la langue, c’est comme ça, sans qu’on sache pourquoi. Pour l’instant j’écris en français dans mon propre moleskine, du sanskrit dans les oreilles. Le train avance pareil sous les même nuages que je connais par cœur. le monde est-il si petit ? J’écoute Philip Glass dans le reflet bleu-vert des rizières dans le gris-fer du ciel.

swimming-pool_jakarta

Philip Glass — Satyagraha (Evening song Act III Pt. 3)