Fuel /

j’ai vu ma cour empaqueter le soleil, tendre entre trois fils froids les mots qui pleurent, les mots qui crient. Les larmes du lac. Je voudrais lécher mes yeux comme une tétine oubliée, les nettoyer de ce qu’il leur reste à voir. Fini les bougies fanées dans le bougeoir de septembre, les plantes grasses qui survivent adossées, fragiles, sur les baguettes chinoises, le raphia des dentelles. Anton joue sur le parquet gris, je croise ses yeux qui m’interroge de tout ce qui lui reste à voir. Il a beau être transparent, il a beau être silencieux, la musique nous assiège dans mes rêves froissés, dans mes draps sales, dans les collines du Puy de Dôme, dans les livres de Léa. Elle nous enroule dans les volutes du sucre de mon thé brulant. J’enlève mon pelage d’aigle, je le confie aux bras protecteurs de Boris. J’enlève la nouvelle balance de mes pieds, la hache et l’aime. Je reste protégée par le double vitrage. Je vois ma cour. J’allume notre pauvre chauffage surpassé par le soleil disparu. Je n’attendais qu’un mot, que tu me le dises simplement. Qu’il vienne dans la suite de la bière belge partagée, du café noir du matin, dans le tee shirt de ceux qui vont où les autres ne vont pas, dans la disparition de l’anglaise qui a quitté le continent. J’ai essayé de prendre le vent de face mais il n’y a pas de prise sur les courbes de mon corps, et mon âme est trop lourde pour ne serait-ce que suivre le courant. J’ai battu des bras et je suis restée honnête. D’un prisme tellurique est finalement tombée une poésie naturelle.

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La rivière /

Il y a eu les heures sombres où les pas claquent et rien ne résonne. Il y a eu les Noëls silencieux, lourds dans la voiture refroidie. Il y a eu les heures claires des matins dans les constellations de Bruxelles, la tête en altitude, les yeux neufs qui s’ouvrent à plus ancien, à plus sensible. La pellicule dans mes doigts jeunes.

Était-ce lui ou un autre ?

Les pas ouatés sur la moquette rouge de l’olympe, des mots qui roulent un peu, un petit rire malin. Il y a eu les heures silencieuses des nuits de travail, découvrant trois couleurs, blanches. Un peigne bleu. Les nuits de sommeil avec le chat muet.

Était-ce lui ou un autre ?

Il y eu les heures extatiques et les heures de rage, de si petits yeux gris luttant tout le jour. Il y a eu les pleurs affamés dans l’eau de Jupiter. Il y a eu les cris et la fatigue. La joie sans cesse renouvelée des matins calmes. les mots de l’est qui éclatent comme des bulles dans les oreilles du petit garçon. La vie qui grandit.

Était-ce lui ou un autre ?

Il y a eu les heures d’ennui et les heures froides dans Paris perdue. Strasbourg les murailles hautes. Il y a eu les heures effacées, les jours sans cesse recommencés. Les films dépassés. Et puis un saut dans le temps, Varsovie. Les heures à venir. Un mot en papier qui saute les frontières en forme d’adieu qui s’ignore.

Était-ce lui ou un autre ?

Il est un autre, un ancien lui, un futur autre, un autre lui. Il y a eu les heures gracieuses dans la caravane froide, dans l’hiver plein de soleil. Il y a eu une révolution et hier est aujourd’hui. Il y a toujours les si petits yeux gris de Roman. La joie sans cesse renouvelée de Johanne dans le silence des matins calmes. C’était lui et nous. Jamais tout à fait les même comme avance une rivière.

en mémoire de Renaud

De ça je ne me consolerai pas /

Je mange des pizzas premiers prix au petit déjeuner. Je ne dors plus. Je m’arrête quelques heures dans un silence opaque, celui de la cire que je met en boules égales dans mes oreilles. Je lis Lola Lafon en boucle. Je m’accroche à elle. L’impression de ne pas être seule.

Sur facebook je regarde le fil de tous les presque morts et je les envie jusqu’à la nausée d’être vivant comme je ne le serai jamais. Pourquoi. Qu’aurais-je à y gagner pourtant.

la vie de Far-East /

Huit ans pour un enfant c’est pas beaucoup, mais pour un chat comme pour un film c’est énorme. Far-East est grand maintenant, il prépare ses cartons pour l’université. Je le regarde s’éloigner de moi, rencontrer de nouvelles personnes avec qui il s’entend mieux qu’avec moi, créer une vie qui lui est propre.

Un film c’est comme un enfant…huit ans, c’est pas beaucoup et pour moi c’est une éternité qui s’affine.

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