Eklampsis /

J’ai beaucoup pensé à la jalousie ces derniers jours. La jalousie à la couleur mordorée du schorle de rhubarbe que je bois là en plein soleil. L’envie m’a donné le manque des matins et des soirs de neige dans Paris fermée.

Clara était jalouse bien sûr. Mais tu l’étais plus encore. Et je n’ai jamais compris comment tu pouvais être jaloux à mon sujet.

J’enrage du manque des matins et des soirs de neige.

J’enrage de savoir que tu les passes avec d’autre, ou pire encore, seul. Tu m’as offert trois jours sublimes et là sur cette pelouse musicale tu m’as annoncé que tu retournais rue Keyenweld avec Clara.

« Tu vois, ça fait pas si mal » alors que j’avais le ventre broyé et les mains enfoncées dans la terre. Alors que je voulais agripper de toute mes forces tes boucles châtains et les arracher à t’en ouvrir le crâne.

Mais toujours le vide derrière tes yeux noisettes. Je voudrais les crever mais mes mains restent enfoncées dans la terre.

Je suis en Allemagne là. Le soleil pique ma peau de mille aiguilles plantées dans ma paire de jeans trop chaude pour la saison. Le schorle perd ses bulles.

L’envie a fait place à la haine. Une haine froide, fermée comme la neige dans Paris que tu m’as refusée.

out of this sorrow /

Je voudrais provoquer des amours fous, des moments suspendus d’une passion tellement opaque qu’elle en serait solide. Je voudrais créer des multiples vies possibles, me dupliquer dans les esprits d’hommes et de femmes.

Mais ça n’arrive pas. Alors je voyage seule et je profite des opaques moments suspendus et mon esprit s’en imprègne.

Lệ Thu, mes larmes d’automne /

Je t’ai croisé au Starbucks des 4 temps. Je buvais une gorgée tiède de mon pumpkin spice latte trop sucré et dégueulasse. Je t’ai vu dans la file d’attente. Je détourne à nouveau la tête, je n’attend pas de voir ce que tu commandes, je m’en fiche, cela ne te définit pas. Ce qui te définit ce sont ces jolies bottes gold que tu as achetées en soldes, rue Volta, ton manteau bleu marine râpé à l’épaule droite, là où passe la sangle de ton sac à main, l’écharpe camel en cachemire chinois que je t’ai offerte il y a trois ans – pourquoi continues-tu de la porter ? elle est devenue immonde. Tes beaux yeux comme des jonques sur le Mékong en saison sèche. Je n’ai jamais vu le Vietnam mais je crois que je l’ai un peu connu quand je passais ma main dans ta chevelure liquide.

Tu ne m’as pas vu, je n’ai même pas eu à faire semblant de ne pas te voir, d’en être blessée.

Le logo du centre commercial de la Défense nage dans le gris, il passe, ridicule, du rouge profond au rose, inutile, avec personne pour le regarder.

Je suis seule maintenant au starbucks des 4 temps et je me rend compte que j’aurais pu mourir pour toi.

De ça je ne me consolerai pas /

Je mange des pizzas premiers prix au petit déjeuner. Je ne dors plus. Je m’arrête quelques heures dans un silence opaque, celui de la cire que je met en boules égales dans mes oreilles. Je lis Lola Lafon en boucle. Je m’accroche à elle. L’impression de ne pas être seule.

Sur facebook je regarde le fil de tous les presque morts et je les envie jusqu’à la nausée d’être vivant comme je ne le serai jamais. Pourquoi. Qu’aurais-je à y gagner pourtant.

cinéma des réalités /

L’air de l’appartement ressemble à ces morceaux de cake restés trop longtemps dans la vitrine des pâtisseries. Sec, graisseux, mauvais.

Il fait tellement chaud de cet air sec et graisseux que l’eau fraiche de la douche qui roule sur son corps arrive déjà chaude sur ses pieds gonflés et brulants. Elle écoute le ronronnement du boulevard circulaire un peu avant le parc comme le bruit des climatiseurs dans les hôtels de luxe de Jakarta.

Maciej est couché sur le lit en jeans et en chaussettes. Cela l’agace et elle prie pour que sa présence reste silencieuse, à peine entrecoupée du clic du pad sous ses doigts. Quand elle partira il fera 20° et elle sera triste. Elle aura abandonné tout un été et l’occasion de se réconcilier avec Franek. Mais que veut-elle retrouver lui demande son père au téléphone. Lui ou cette période solaire incroyable de l’après tournage ?

Franek l’a récupéré, exsangue, abattue comme une jeune accouchée, il lui a amené une vie meilleure. Elle est couchée auprès de Maciej et ne comprend pas pourquoi il s’obstine à rester en jeans et en chaussettes. Avant qu’il ne fasse 20° il reste soixante quatorze heures mais elle n’appellera pas Franek pour se réconcilier.

Soixante quatorze heures ça n’est pas suffisant pour retrouver une vie meilleure.

L’eau roule chaude sur ses pieds.

caliente /

Il fait une chaleur d’enfer. Je suis restée toute la journée dans l’appartement de la place Zbawiciela à ne rien faire. Toutes fenêtres grandes ouvertes à laisser entrer le soleil qui tape sur tout ce qu’il peut. Il fait 38° dans la cuisine. J’écoute Le Cinéma de Nougaro en boucle jusqu’à l’écœurement. Je passe à Mount Kimbie. Serged. Falty DLRX.

L’eau de la bouteille que je viens de sortir du congélateur ruisselle sur mon menton. Ma main moite sur mon carnet. Je me suis souvenu de la plage portugaise sur laquelle j’écoutais de la house en 97.

Je m’adosse sur le mur en plein soleil. Je ferme les yeux.

Le monde est infini.

maciej_house

Bons-Vents Vistula /

Sa jupe bleue enroule les jambes de l’homme en tongs qui la mène sans accroc, par habitude. Le vieux chien a tourné autours d’eux puis est allé se coucher sous la table. Les moustiques virevoltent autours des lampes. Ils vont et viennent de la Vistule à mon canapé. L’enfant attend, patient, au bord de la piste. Le regard de la femme racle le sol, l’homme, les yeux fermés fait glisser son alliance le long du dos de la femme. Vingt ans de mariage roule sur le sol de la milonga de Praga.

Les heures longues ont passés. Sur la piste, plus personne, la femme, l’homme, l’enfant et le chien sont partis depuis longtemps. Maciej traverse la piste d’un souple, un sourire tendre et coupable sur les lèvres. Dans l’ombre du dehors, devant une bougie éteinte je l’ai attendue patiemment toute la nuit. Il éteint la musique. On rallume les lumières. Je sors de ma torpeur, de mon canapé défoncé, j’enlève la veste qui protégeait mes jambes de la morsure des moustiques et la repose sur les les épaules de Maciej. Je prends mon sac, on s’en va. Nous traversons silencieusement le pont Świętokrzyski.