lettre à V /

30 mars 2007,

Pourquoi je fais ce métier. Je ne sais plus.

« A Célia la future grande photographe de Magnum ». Un mot sur une pochette en carton couleur corail. Année 1994. Il y a treize ans je savais encore. Maintenant ne reste que le machinal et la jouissance du geste. Passer à la photographie animée. Promotion artistique ? Sociale ?

A l’exposition de Bruno Stevens, parmi les centaines de photos, il y en avait une, un soldat américain pointant son revolver tout contre le front d’un irakien, et la peur et le désespoir de ce soldat américain. On inverse les rôles, on inverse les victimes, le monde tourne et donne la nausée. Un soubresaut comme un claquement dans le sternum, et un flot de pleurs sales, imbéciles me prend et gonfle ma gorge d’acide, alors la pudeur pour le geste que je n’ai pas et je sors. Je vois galerie de la Reine, des familles, des enfants, des vieillards, des fourrures et des parkas premiers prix, l’odeur de chocolat de Godiva, les sacs estampillés « fournisseur officiel de la princesse Mathilde » de Delvaux. Sur le sol, du chatterton blanc encercle mon espace de la douleur, dessus « Bruxelles bravo ». Bravo pour quoi, pour qui, pour le désespoir et la mort ? Pour la douce ignorance ? Pour le chocolat Godiva ou pour la courte focale de ce photographe qui s’est approché à hauteur de canon de revolver pour témoigner ?

Plus tard dans la soirée, entourée de la nouvelle vague de photographes belges j’apprends « je crois qu’il a eu le Pulitzer avec cette photo, ouaih l’américain qui pointe son flingue »

Bruno tu as réussi, on parle de toi et de ta photo jusque dans les cercles arty de la capitale, de ton humanité, de ta générosité aussi, ton humilité impressionne, oui car certains de ces photographes t’ont approché avant que tu ne disparaisses à nouveau.

La situation : un pont, d’un côté du pont, deux équipes télés, des photographes, de l’autre côté du pont, des valises de matos, les caméras, les appareils, de part et d’autre des snipers. Pour rendre compte, pour justifier de sa putain de présence en zone de conflit il faut récupérer ce matériel, alors, on court.

La situation : conférence de presse dans la capitale belge, « à quoi pensiez-vous quand vous traversiez le pont ? » un blanc. « À traverser le pont. A rester vivant »

Pourquoi j’ai oublié de faire ce métier ? Pour ne pas avoir à répondre ça à d’autres gens que ceux qui savent. Parce qu’on croit que son existence vaut mieux que celle de beaucoup d’autre, parce que la peur et le manque de couilles, parce que le temps n’est pas venu et qu’il ne viendra pas, parce qu’on attend l’ailleurs, parce que c’est plus facile.

Alors je m’orbemise, je m’interimise, je me smart, je me statut d’artistise, je me donne bonne conscience, je mets des talons et veut faire des formations en infographie et surtout je mets de côté le pourquoi du comment, alors je me prostitue et filme de mauvaises comédiennes sur fond de reflet d’automne triste. Je prends des airs et je me bats pour imposer mon féminisme au sein de la nomenklatura des cadreurs de ciné. Parce qu’il est plus facile dans nos pays de filmer des cadavres quand on est une femme que filmer de mauvaises actrices. Alors je filme de mauvaises actrices, c’est ma mauvaise BA.

« Célia pourquoi t’as pas de caméra ? » il y a treize ans j’avais une réponse, maintenant j’ai oublié. Parce que ne reste que le machinal et la jouissance du geste. La jouissance du geste. Et j’ai claqué mon esprit entre la bague de mise au point et celle de la focale. Parce que je suis capable au premier regard de savoir si une image est en vidéo, si c’est du 16, du 35, un pro 35, le numéro de la focale et si je suis en forme, le format de l’objectif et quand je suis d’humeur épatante et le produit de luxe, la marque de l’objectif. Et ce machinal m’a apporté quoi ? J’ai les mains coupées, elles pendent au bout de mes bras.

J’ai tellement peur, mes cadres sont d’une beauté à couper le souffle il parait. Mais on voit que mes cadres sont des cadres, je ne suis plus capable de prendre une seule photo sans que la composition prenne le pas sur le contenu, c’est vide. Je me suis vidée de mon humanité, de ce que je pensais avoir à dire. Avant je savais quoi dire il me manquait la technique. La technique m’a charmée et m’a perdue. Et la peur, le tournis, chercher celui que la technique n’a pas tué, chercher la flamme chez les photographes, chez les chef-op, les cadreurs ; et je suis horrifiée car je me rends compte qu’on fait tous de l’image sans regarder ce qu’il y a dedans, plus personne pour se rendre compte que c’est de la merde, que ça nourrit le fric de fric. Suis-je donc la seule à me voir transformée en fantôme ?

Je voudrais tellement me souvenir des silences, des sensations, des sentiments, des pleurs et des exaltations que j’ai ressenti dans le rayon photographie de la bibliothèque de Strasbourg, ces images que je regardais sans les emprunter parce que j’étais trop petite et que dans nos pays foireux on « épargne » les enfants en les prenant pour des cons en n’autorisant qu’à louer des ouvrages abêtissant. Je cherche, les pieds nus sur le plancher froid, le dos contre la porte d’entrée, une cigarette qui tremble entre deux doigts, Sebastiao Salgado, Reporters Sans Frontières, le Musée de la Photo, je cherche compulsivement et je vois des cadres, des éclairages, de la profondeur de champ et je pleure tellement Violaine, je pleure tellement d’avoir perdue mon âme, d’être une insensible à la pureté, d’oublier le geste juste, aimer, croire.

Je suis devenue aveugle,

Célia

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