Höfn /

Dans la tranquille effervescence de notre installation de quelques jours je me sens un peu paumée, Svanur me récupère dans un coin près de l’entrée serrant contre moi les deux pans de mon grand cache cœur en cachemire.

« Viens, t’as qu’à t’installer dans le jardin d’hiver, on arrive, on vide la voiture »

Encore des verrières, mais celles-là sont tellement drôles, on se croirait dans une maison de poupée, tout ce bois sculpté, comme si les arbres avaient poussé là comme ça dans ces positions.

« C’est incroyablement joli !

– Hum…c’est Blíða qui a fait ça…Damien voulait un patio qui lui rappelle un peu chez lui, elle lui a fait …version… fée du cercle polaire ! » Me dit-il de dos alors qu’il s’éloigne.

Au bout de quelques minutes, j’entends des bruits dans la cuisine, Blíða est occupée à servir sur assiette des confections maison pleines de sucre, de crème fouettée, de choses obscures mais terriblement appétissantes. Waouh ! Un Kafe Kuchen à des milles de Cologne, génial.

« Euh…Blíða?

– Já ?

– Talar þu frönsku ?

Oui mais tu dois parler doucement ! » Me dit-elle en élargissant encore plus son indécrochable sourire. Et nous rions de bon cœur, soulagées et émues par ce tout petit début d’amitié qui ressemble à un premier rendez-vous.

Nous bûmes jusque tard, mangeâmes des gâteaux et des beignets de poisson avec une sorte de fromage blanc un peu sur et nous montâmes nous coucher.

Elle est couchée tout contre lui, face à eux la mer sur un écran, sa mère à Lui qui s’en va, son père à Elle qui offre. Un pendentif en argent, un trèfle à quatre feuilles, parce qu’il faut dépasser le pouvoir secret de l’Ancre offert par Elle pour Elle. Et pas en or ? Elle voit pour sa sœur à Elle, en or, un nain parce qu’il faut dépasser la neige trop blanche des dimanches là-haut qui viennent à manquer si vite dans le cœur de Eux. Des interférences, audio et vidéo non croisées à 90°. Cut, tout est à recommencer. On est battu.

La bouche pâteuse, j’ai chaud. Putain ça sent le poney ici…et ce jour qui n’en finit pas. Svanur s’est étalé dans son lit comme l’Autre le faisait systématiquement, parce que la nuit plus qu’à tout autre moment je n’existais plus.

Je repousse la couette, enfile la paire de chaussons en agneau retourné et sors de la chambre. Les escaliers craquent et il me faut cinq bonnes minutes pour descendre l’étage en trouvant les espaces silencieux.

Un bruissement ouaté dans le jardin d’hiver. Blíða est là, debout, enroulée dans un plaid rose poudré, à la main, un mug de thé dont la vapeur semble être l’unique objet mouvant de ce tableau. Je ne dis rien. Je vois ce qu’elle voit et comprend. Le soleil est posé sur la ligne d’horizon. Je me sers moi aussi, le son coupé, une tasse fumante. Posée devant mes yeux la vapeur déforme et reforme le fjord à la mesure de son calorifique caprice. Tout est mauve, le ciel, les montagnes, le bras de mer, le ponton noir et même la petite barque de pécheur bleue et rouge. Par instinct je pense à mon reflex, par expérience, je sais que ça n’est plus la peine, il y a bien longtemps que j’ai appris à laisser là la beauté du monde.

Au même moment avec des mouvements de végétal, Blíða tire en vue de la baie, un petit établi et un couteau à bois, et comme le ferait un peintre, elle sculpte les langues de ciel sur une poutrelle de poirier. Ce qui était abstrait à mes yeux obtient une traduction. Mon champ de vision s’ouvre et ébahie, je me rends compte que je suis entourée d’un ciel immense, un ciel fait d’ébène, de poirier, de noisetier, toute la mouvance de l’impalpable a été fixée par les si petites mains de Blíða. Mes yeux se brouillent de larmes devant tant de pureté et je ne peux que m’en aller, la laissant à sa compréhension du monde à laquelle je suis étrangère moi qui n’ai pas les clés.

Il était bientôt quatre heures du matin et je n’arrivais pas à dormir.

« Tu as vu Blíða travailler ? » me demande le bras qui se tend vers mon lit. Je me retourne le visage fripé par les pleurs et l’enfouis entre mes bras, fuyant la lumière.

« Je suis usée par la Beauté »

La Beauté qui surgit si soudaine, mon impuissance à ne jamais en comprendre le mécanisme et ma résistance à ne jamais vouloir accepter son hasard.

correction Marie Bastian

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