Le choix des maux /

Le choix des maux est un projet artistique que j’ai commencé il y a un an.

Dans l’habitude qui nous entoure d’écrire beaucoup, par mail, par textos, par tweet, par post, par MP, la parole se libère et perd de son poids. On en vient à dire des choses qu’on ne pense pas forcement ou si faiblement qu’elles ne s’impriment plus. Sauf dans l’émotion. Le cœur peut être à l’affût de ces mots sans que la raison y prête attention, les lire vite fait et les garder en mémoire, au final.

J’ai décidé de compiler tous ces maux d’amour qu’on m’a dit au détour d’un amour fou, d’un simple café partagé, ou d’une soirée entre presque inconnus.

Ils sont gravés dans la pierre. j’ai détourné mon labeur domestique de femme pour en faire un instrument de vérité et en découdre avec l’oppression masculine. La broderie au service de ma libération. Broder pour laisser derrière soi.

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Le corps noir a un pouvoir absorbant de un /

Le corps noir est un corps fictif parfait, totalement absorbant, dont le spectre lumineux dépend uniquement de sa température.

Le corps noir est la tare sur laquelle on calcule la température de couleur d’une source lumineuse, j’enjoins mes amis cinéastes à revoir leurs cours de sensitométrie, les autres à lire la page Wikipédia.

Le départ de Jan / V / les trains / 3 / vertigo

« Salut…qu’est ce que tu fais là ?

– La même chose que toi, j’en sais rien »

Un silence, un sourire et une gorgée de bière pour résumer la réponse.

« Pourquoi tu es venu là ?

– J’pouvais pas aller plus loin, après c’est l’atlantique, et c’est une bonne chose d’être complètement à l’ouest quand on sait plus ce qu’on fait, non ? »

L’homme paronyme hoche la tête d’un air entendu. Il passe sa langue sur ses gencives supérieures en un geste rapide pour débarrasser sa mâchoire des résidus acides de ce qu’il vient de boire.

« Salut, p’t’être à bientôt »

Et moi je ne dis plus rien.

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Bali est – Ubud. Jour de Nyepi /

Je pleure des larmes inutiles et silencieuses, la fièvre ralenti chacun de mes mouvements, faisant circuler un sang dense et aigre dans des veines éclatées. J’ai prié pour un silence absolu. Pour un noir absolu. La voie lactée est là, rassurante si je la connaissais. Une lumière s’accroche, vilaine, à notre paysage. Je la cache du revers d’une main que je peine à lever. Le noir se fait, le noir se fait. J’entends chanter les lézards. Le noir s’est fait. Bali n’est plus.

Niepi in Ubud

Bali est – Ubud /

Le temps s’étire. L’odeur de la mousson. Elle a souvent été décrite et c’est normal d’en parler. Une odeur de frais, de citronnelle, de plante pourrie. La nuit, la fraîcheur enfin qui arrive mais qui ne passe jamais les frontières invisibles des fenêtres sans vitres, des portes ouvertes. Et les pales du ventilateur brassent sans cesse le même air chaud et gluant de la journée, jetant une ombre régulière et papillonnante sur les pages des livres. Une grippe éclair qui donne envie de se couvrir malgré les 38°, la fièvre, les larmes de petit enfant malade. Maintenant l’effet gueule de bois. Aujourd’hui c’était le nouvel an et je n’ai presque rien vu. Comme j’ai l’impression de ne rien avoir vu d’Ubud que ces boutiques pour hipsters californiens. Comme j’ai l’impression de ne rien avoir vu de Bali que ces spots balnéaires pour surfer australiens. Moi avec mon allergie au soleil, ma bouteille de crème indice 50+ accrochée au bras, rasant les murs avec mon spleen français.

L’Asie est très surfaite en réalité. Il y a les palmiers bien sûr, il y a les rizières bien sûr. Mais bien sûr il y a les même gens insupportables et le temps beaucoup trop chaud ou trop humide. Avoir envie de claquer toutes ces connasses de hipsters ricaines venues faire du yoga à Ubud, ne même plus avoir envie d’en faire tellement tout cela est ridicule. Ubud est plus branchée que Brooklyn et Berlin réunies. Alors comme avec ma sœur on compte les roupies, on mange dans les warung les plus crades de l’île et finalement on en rigole. On marche quatre heures pour rejoindre une plage merdique. On finira par en rigoler. Alors oui il y a la beauté des poissons quand on fait de la plongée pour la première fois, mais il y a la colère de Justine qui devient dingue quand elle voit l’état du corail. Les couches culottes au fond de l’océan. Le gasoil dans l’eau.

Jamais je n’avais vu de manière aussi flagrante le dédain de l’Homme pour l’environnement qui l’héberge. Jamais je n’ai été aussi misanthrope. Jamais je n’ai autant haï l’idée de perpétuer cette race destinée à l’enfer.

Bali est une décharge à ciel ouvert vouée à la destruction dans moins de dix ans. Alors on se raccroche tant qu’on peut au paysage de la vallée de Sidemen, préservée autant que faire se peut. Demain c’est Nyepi, jour de silence, pas de cuisine, pas de bruit, de lumière, cloîtrées dans le kampung. En attendant il y a la pluie de Mousson. On a beaucoup écrit sur elle et c’est normal, à défaut de parler d’autre chose.

Bali est – vallée de Sidemen /

Traverser les rivières. Les rizières, les pieds dans la boue, effrayant les serpents avec un bâton. Les tecks faméliques. Les femmes blanches, la tête croulante d’offrandes, le pas lent. Manger le fruit du caféier, un goût de gariguette et de cappuccino. Sucer le grain de café et garder longtemps le goût en bouche. Je l’ai mis de côté dans une poche pour Sophie, un tout petit grain de café vert tendre et presque transparent. Je l’ai perdu dans une rivière. Marcher des heures sous la chaleur accablante de la vallée encaissée sous ses hautes murailles, les pieds nus dans les rizières. La boue encore. J’ai gardé une feuille de giroflier dans mon moleskine que Erwin m’a donné. Nous traversâmes les rivières.

Vallée de Madura /

J-5 La nuit entre dans Java comme dans des draps humides, rafraîchissants d’un orage. Les singes hululent, les chats feulent, les coq roucoulent. Les nuages bas ourlent nos pas. Dans le volcan, le bleu. Le bleu des yeux de mon père. Le bleu à peine entraperçu et éternel, indifférent des yeux de mon père. Dans les vapeurs de souffre je bois jusqu’à la lie la honte de ma faiblesse, déroulée sur les trois kilomètres en à-pic de la route du volcan. Le piano tombe naturellement après la pluie. Après la pluie. Jamais je n’avais vu de paysage aussi beau. A vous fendre le cœur de la désolation ondoyante des coulées de souffre, les troncs d’arbre fossilisés préfigurant du ciel. Et le silence impossible, incompréhensible, irréaliste du cratère. S’asseoir en n’ayant rien d’autre à faire que se taire. Avant la pluie.

Kawah Ijen