Le départ de Jan / V / les trains / 3 / vertigo

« Salut…qu’est ce que tu fais là ?

– La même chose que toi, j’en sais rien »

Un silence, un sourire et une gorgée de bière pour résumer la réponse.

« Pourquoi tu es venu là ?

– J’pouvais pas aller plus loin, après c’est l’atlantique, et c’est une bonne chose d’être complètement à l’ouest quand on sait plus ce qu’on fait, non ? »

L’homme paronyme hoche la tête d’un air entendu. Il passe sa langue sur ses gencives supérieures en un geste rapide pour débarrasser sa mâchoire des résidus acides de ce qu’il vient de boire.

« Salut, p’t’être à bientôt »

Et moi je ne dis plus rien.

Qu’est ce que tu es venu faire ici, c’est vrai ça, trois mètres carrés de lande rongée, des caillasses et cette satanée mer au bout de tous les regards, pas une once de terre à l’horizon. Enfermée volontaire dans une prison de flotte salée, humide.

Tu t’accroches aux poches de ton caban en toile trop petit, puisqu’il n’y a rien autour de toi à part le sol et le vide de l’eau. Tes yeux ne sont plus que deux petites fentes évitant les embruns et le froid, la fatigue aussi. Tu n’as plus de cou il s’est rentré en négatif entre tes omoplates courbatues.

Tu es cernée par une armée de mouettes en débâcle, le bruit de la mer énervée roule le long de la maigre grève, monte le talus abrupt et vient s’éclater contre tes pieds réticents. Ça monte le long de tes jambes, dans la gorge.

La voiture est garée dans l’ombre du phare. Tu regardes sans penser à rien la mousse écœurante que vomi la mer sur les cailloux, tu crois distinguer au milieu du courant une méduse t’observer. Tu t’effondres accroupie, vaincue.

S’agite, ridicule, au bout de son mât un drapeau français mité. Le bruit claque ; tu l’avais oublié, mais tu étais chez toi.

Jan est parti, prié par ton impossibilité à vous faire vivre, à fuir loin de ton inhumain égoïsme. Jan est parti, te laissant au milieu du chant des orques, au milieu de la bataille, au centre de l’arène à la merci de l’incompréhension des autres. Lui que tu prenais pour un étranger faisait barrage à un monde d’agression. Jan est parti. Jan.

« Je suis dans la maison du phare, tu te souviens ? Celle qu’on avait louée en 2003. Tu finissais ton mémoire, je terminais l’école et tu m’aidais à écrire mon film de fin d’étude. On passait des nuits à regarder des films expressionnistes allemands, à boire du vin de noix pour se remettre de notre rhume, à trop faire l’amour dans le froid de cette vieille bâtisse humide. On avait inventé un kouign-amann au soja à cause de mon intolérance au lactose. Tu avais fait venir d’Islande un carton plein de laine lopi pour que je nous tricote des pulls ringards parce que tu voulais faire comme les couples de touristes des bords de mer habillés pareil. Alors je tricotais le soir, tu te couchais sur mes pieds parce que je les ai toujours froids et tu me lisais les écrits de John Cage et je riais beaucoup parce que tes commentaires enflammés dépassaient souvent la longueur de tes lectures. Tu me susurrais dans ta langue les poèmes qui parlaient du Plat Pays et qui manquait parfois. Quelque part on s’entendait bien, je ne savais pas alors que c’était suffisant.

Je suis dans la maison du phare, mais bien sûr que tu te souviens. »

Elle enlève sa main du combiné du téléphone qu’elle touchait doucement les yeux dans le gris du vague, elle revient des souvenirs et se réapproprie son corps, sa jambe gauche engourdie, l’épaule qui craque. Le bout des doigts toujours froids.

Alors subsiste dans les murs, celui que l’on n’oublie pas,

L’absent.

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