Ma lucarne /

Trois pigeons en forme de poire. Un rebord sur lequel plus rien ne vit que les quelques miettes que j’y pose. Je regarde le mur d’en face comme un écran de cinéma éteint. Deux fenêtres opaques et vides et cruelles et mortes oui. Plus personne n’y vit que les quelques miettes que j’y dépose. Je pourrais les toucher du doigt peut-être. Toucher du doigt la vie du dehors mais mes fenêtres restent sourdes et lourdes sous ma main avide.

Ma lucarne donne sur un mur.
Je n’ai pas tant aimé le ciel pour qu’il se retire de mon regard et les rayons avares de la lumière fanée m’ont oublié. Je voulais te voir éclore et prendre de tes deux mains mes deux mains demain mais.

Trois mots en forme de poire qui n’existent pas.

Tu es là.

Je vis rue du Ciel dans la maison de la Vierge, mais les statues élégiaques ne me sont pas permises et je me contente des astres de ma naissance pour combler systématiquement le vide. Vierge ascendant vierge vénus au troisième degré du scorpion et le ciel s’habille d’un voile bleu laïque. Je ne vois rien le jour que quelques nuages dans le reflet mobiles des fenêtres d’en face. La nuit quand la ville me le permet, les étoiles s’allument. Quand tu me le permets je lève le voile mangé aux mythes. Mais des astres de nos thèmes ne restent que quelques météoroïdes.

J’ai les pieds dans la poussière de nos semaines et les silences m’habillent désormais. Tu as quitté le plan, tu es sorti du cadre. Tu n’es plus prévu au plan de travail et je ne suis pas une feuille de service. Le téléphone sonne et ça ne m’intéresse pas. Le téléphone sonne et la vie du dehors. Le téléphone sonne et ça n’est pas toi.

Trois pigeons s’envolent en forme de moi.

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Atelier d’écriture de Penda Diouf

sujet : par la fenêtre maintenant

Qui je /

« Heil Hitler »
« Heil Hitler »

Je te hais et je te ferai payer. Il rit comme un con puis mon poing contre ses dents.

« Vache en fureur ! »
« Grosse vache en fureur ! »
« Et toi quand on te lâche tu t’arrêtes plus ! »

Je te hais.

Je te hais.

Tu paieras. Mon poing contre tes dents.

Lettonie. 27 juin 2014. Gulbene. Je tiens ton avis de naissance entre mes mains.

Je m’appelle Célia. Aina. Comme toi.

Pologne. 12 juillet 2015. Auschwitz. Je répare. Je te répare. Le soleil est très fort. Le reste j’oublie peut-être la pluie lourde les larmes le silence très loin.
Le bourreau de Riga. Les villages dévastés. Les trous là dans mon histoire. Je sais pas. Je sais pas.
Je regarde les yeux de mon père. J’y vois la mer baltique le froid le vent le sable très blanc les arbres dévastés les trous là dans mon histoire. Je sais pas.
Les yeux de ma sœur. Les même. Les même.

Justine est née sept ans près moi. Nous sommes des héroïnes de livres inconnus. Un conte d’hiver de Shakespeare a dit la mère. J’aimais juste la sonorité a dit le père. Célia et jamais autre chose. Célia Wagenführer avec un W. Oui avec les trémas sur U. Oui. Comme lui. Conducteur de voiture ça veut dire. J’ai quarante ans et pas mon permis. Oui c’est ça.

J’ai longtemps haï mon prénom. Célia. Il tombe à plat comme les poussins morts dans les élevages en batterie. Trop court. Fini en A. A grave. A de consternation. Ah.

« les filles en A sont des salopes ! » Julia, Rebecca, Sarah, Penda. Je suis une salope et putain qu’est ce que j’en suis fière. J’écris sur les murs. Je signe Animaux.

France. 6 juin 2016. Strasbourg. Cinéma de l’Odysée. Mon nom en grand sur l’écran. Les applaudissements. Je crève de fierté. Mon père dans la salle. Le nom de ma sœur sur grand écran. Le nom de mon père. La Lettonie en silence. Je répare.

Je tape Célia Wagenführer dans Google et il n’y a que moi. Irrémédiablement moi. Comme le silence très loin.

« Je t’aime Célia »
Pour moi. Juste moi. Contre le silence très loin.

France. 10 juillet 2021. Strasbourg. Librairie Quai Des Brumes. Mon nom en couverture. Je crève de fierté. « Tu as utilisé ton vrai nom ou un pseudo ? ». Mon nom. Je suis fière de ce nom.

Tu vois mère. Tu m’as donné un nom d’héroïne de livre inconnu. Je répare.

« Ma patate. Ma patate douce. Ma douce patate » ronde, moelleuse et réconfortante dit l’amour.

« Tu as un prénom magnifique » Disent les amoureux à défaut d’autre chose.

« Cel » le sel de ma terre, dit Girafe, la soeur.

« Lily » fleur délicate et empoisonnée du printemps dit-elle.

« Mon chicon » dit l’ami. Parce que tu es blanche, laiteuse, ronde et légèrement amère.

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Vous m’avez donné un prénom hébraïque du fond de votre Lettonie, du fond de votre Tunisie ma mère. Descendue du ciel disent les Écritures.
Le 17 septembre 1981 à Cologne vous m’avez donné le nom de ma grand-mère Aina.

Et vous savez quoi. Je m’appelle Célia Aina Wagenführer je suis réalisatrice de films et poétesse. j’ai quarante ans et mon permis c’est peine perdue.
Et Aina, en letton, ça veut dire paysage. Et scène de film. Je répare.

Comme le silence ici.

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Ecrit lors de l’atelier d’écriture de Penda Diouf.

sujet : écrire sur son nom et son prénom

Attributs du sujet /

Je déteste vieillir. 

J’envie ces femmes qui affirment, se sentant au dessus de la mêlée « J’ai hâte, mes rides sont mon histoire, une femme est si belle à 40 ans ». Mais à 40 ans mes amis couchent avec des gamines de 19 ans alors où suis-je là dedans à part dans le quota de vieille ? 

Dans le madame que je haïssais tellement jeune et ce mademoiselle ridicule et obséquieux que je hais davantage aujourd’hui il y a ce temps qui me rend moins aimable. 

Non. 

Je n’ai aucun plaisir, aucun désir à voir les nuits blanches creuser avec application les cernes noirs de mes yeux que plus personne ne complimentent. La peau qui fout le camp de partout comme les cheveux s’amassent dans la bonde et que mon compagnon enlève en silence en me les cachant peut-être pour ne pas que je pleure. Je hais voir mes rondeurs s’alourdir et ne devenir que bourrelets tristes et manigancer des volumes que je n’avais pas prévus. Ces regards gourmands qu’on ne me jette plus, ces questions qui n’existent plus qu’au passé « Ah mais tu n’as jamais vou…? » si j’aurais voulu. J’aurais voulu aimer, jouir, rayonner de la force de mes 20 ans encore pour toujours. Solaire peut-être, prétendument invulnérable.  

On ne se remet pas de devenir transparente. Indésirable. Il me suffit de traverser Strasbourg un jour d’été pour me rendre compte que ces millimètres de trop là, en moins là ont signé pour moi le solde de tout compte. Je ne veux pas entendre c’est dans la tête, ça n’est qu’un chiffre, tu ne les fais pas, tu n’es pas vieille, qu’est ce que je devrais dire, moi je pense que. Et pourtant moi la première je dévisage presque vulgaire et fort honteuse ces femmes plus jeunes, désirant leurs culs, leurs seins balayant d’une citation féministe que je ne vaux pas plus que mes potes que j’abreuve pourtant d’insultes avec la rigidité qui me caractérise. 

Mon corps n’a plus grand chose à offrir, confer ces râteaux que je me prend toujours plus fréquemment. Et si j’en crois la médecine il a déposé les armes bien avant que je ne l’admette. Je colmate la coque en priant pour atteindre n’importe quel port pourvu qu’il soit encore loin.

Je hais vieillir à m’en ravager le visage. 
A me foutre à l’eau, à me prendre pour Margaux Hemingway dont je me foutais bien jusque là. Je hais vieillir comme mon père a violemment haï vieillir. Je le regarde. Les cheveux blonds gris les yeux clairs. Il affronte la septantaine qui se rapproche avec l’arrogance d’un fou qui refuse. Il est outrageusement beau et les diktats de cette société enpoudrée ne s’y trompe pas. Il a la baltitude fière et la franciosité élégante.
Sur cette terrasse où je me cache du soleil je vois passer mon ancien amant, s’éloignant de moi dans cette Krutenau changée en champ de mine.
Sur cette terrasse où mon père se désole de l’ombre. Je l’entend me dire sous forme de plaisanterie « Désolé ma fille mais à partir du 17 septembre je n’aurai plus qu’une fille, 33 ans ça passe, 40 je ne veux pas en entendre parler ». 

Je regarde au loin de mes yeux gris poussière. Je garde pour moi l’abysse de douleur de se voir ainsi mourir. 

La fin /

Il est 3h27. Un claquement dans la tuyauterie comme une balle de fusil. Je viens de me réveiller. Je t’entends ronfler mollement. Je t’enjambe sans te réveiller pour aller pisser et boire un verre d’eau. Je passe devant la chambre de la petite. Si elle avait été là, m’aurais-tu laissé passer la nuit dans notre appartement ?

J’ai laissé le sac de Marguerite dans l’entrée mais il faudra que tu laves son K-Way, elle en a besoin pour la sortie du 26 et il ne fait pas si beau finalement.

J’ai viré toutes mes affaires, il ne reste plus rien de moi ici et pourtant je sens encore mon parfum dans la salle de bain. Un espace où j’ai encore ma place où partir avec l’eau du bain. Tu as réorganisé la cuisine. Déjà. J’ai eu du mal à m’y retrouver, j’ai trouvé ça rapide, un peu ridicule si tu veux mon avis mais c’est peut-être mieux comme ça. Je bois un verre d’eau. L’eau a toujours eu bon goût dans cet appartement, notre fontaine, comme tu disais à Margot. J’ai vu ce soir comme elle te manquait, bien plus qu’à moi. Je me suis toujours sentie étrangère de ce rôle que tu tenais de toute façon très bien pour deux. Tu voulais un enfant. Tellement. Je crois qu’elle a tout remplacé, tout réparé en toi. Je n’existais que dans les fêlures hélas. Je suis contente d’avoir pu te donner ta fille.

Bravo, Stéphane et toi avez déglingué la Chartreuse, quand ça ? Quand j’étais chez moi ? Il reste un fond. Sans glaçon j’ai toujours détesté ça. C’est pas grave. Je veux juste enlever le goût de ton sexe de ma bouche.

De retour près de toi je me sens sur toutes les parties de ton corps. Tu respires un peu trop lourdement et tu as cette odeur de notre dernière nuit d’amour sur toi. Je repense à toutes ces fois où on a baisé. La toute première fois, chez Anoush, désordonnés, riants, ivres, coincés dans des toilettes où on devait juste prendre une photo. La fois de Marguerite. Toutes ces fois partout, tout le temps, dans le soleil, puis plus. Je voudrais te réveiller et te le dire. Te dire combien mon odeur sur toi m’émeut encore aux larmes. Je regrette alors de ne plus t’avoir dans ma bouche.

Je te laisse dormir.

Je te laisse cette nuit.

De repenser à toutes celles où nous étions ensemble je me demande comment c’est arrivé. Comment ça s’est passé. Quand je n’ai plus réussi à t’aimer. Ton regard fixé sur le mur. Obtus. J’ai vraiment voulu te regarder tu sais. J’ai vraiment essayé. Je n’ai plus pu supporter que tu ne poses plus les yeux sur moi. Je t’avais dit un soir de printemps dehors « je veux juste ne pas être qu’un objet qui passe ». J’imagine que ces quelques années grattées devaient me consoler. Je me caresse en pensant à d’autres, tu as oublié comme le sexe entre nous était cosmique. Le désir, comme l’amour sont partis dans les eaux de mars.

Je pose la main doucement sur ton épaule découverte, elle est fraîche. Je voudrais te serrer fort dans mes bras à m’en péter les jointures. Ne plus te lâcher.

Je pose là le double des clefs et notre échec. On se débrouillera pour Marguerite. On fera au mieux. On se débrouillera.

People are not futile devices /

Quand je marche mes seins ondulent comme la surface de l’eau
Deux oies qui dodelinent
Un dimanche de contentement.
Je pose ma main sur mon sein
Ravie de sa présence encore


Tu es minuscule
Tu viens de naitre et ta présence me remplit d’une joie qui m’éclate le cœur
je regarde ta mère
Je regarde ton père
Je vois nos vies qui s’écoulent.


People are not futiles devices.

Lettre à D. /

Les jours s’égratignent. Se desquament et laissent apparaître un présent qui ne demandait qu’à naître, visqueux hurlant et empoté. Pas un jour ne passe sans que je pense à notre rencontre, à tes mots, tes vérités comme des pardons des vacheries des fois aussi. Je me suis lancée dans un énième projet titanesque et probablement foireux. Trouver quoi faire de ma vie. Je ne suis à l’aise que dans les mots je m’y cache, je m’y vautre, je me vautre.

Je n’ai rien résolu des problèmes de l’été dernier. Les amis, les amours, les emmerdes, la débrouille. Des personnes se sont succédé comme des numéros à l’abatage. Jamais les bons. J’ai fait la théière. J’ai été utile, j’ai crié, j’ai fermé les douves. J’ai essayé de rester douce dans mon château mais même là je suis le bouffon de la reine et ne souffre aucune putain d’autorité. On ne guérit jamais vraiment de son imperfection n’est-ce pas ?

Je marche, des heures durant, j’agrandis les cercles autours de chez moi comme un chat étend son territoire avec prudence. Il y a des terrains de chasse que j’évite tu t’en doutes, un peu trop à mon goût, c’est le prix à payer des aventures.

Je sais le monde hostile, plus souvent inutile, je me suis faite à cette idée. Juste être. Parce que. Je bois des thés de Chine. Compulsivement. Je conjure. Je convoque. Il en est un qui s’appelle Tie Guan Yin. Déesse de fer de la miséricorde. Je pense que tout dans ce nom est parfait. Je pense à l’univers, je pense à Dieu, je sais que tu n’es pas d’accord avec moi et ça me fait sourire. Il est partout et surtout par nous, miséricordieux. J’ai regardé dans le dictionnaire les antonymes de la miséricorde : cruauté, dureté, disgrâce. Je crois que j’ai assez vécu dans ces mots et tant pis pour la médiocrité affective de ce monde.

Je me demande quelle est la couleur que tu portes tous les matins à 4H. Y a-t’il encore une odeur de tabac blond lors de tes méditations élogieuses ?

j’ai peur de revenir tant hier était parfait. Je n’ai jamais su conjuguer toujours au futur.
Je vais bien je crois je pense à toi c’est certain.
Je pose ça ici j’y mettrai un timbre aussi. Ton silence est le seul qui ne me fasse pas souffrir, il guérit tout, comme le vent, comme l’été au loin.

Only silence remains /

Tie Guan Yin ( déesse de fer de la miséricorde) Wu long du Fujian

Les Loups et les doux agneaux sortent dans les clairières
Leurs marches sont lentes, sourdes et lourdes sont les paupières
De cet hiver auquel nous n’avons pas survécu.

Les eaux de pluie sont passées sur les pétales hier
Répandant à terre l’écume fine du printemps amer
Mais ton absence imperméable m’abrite des jours vécus.

Les voitures roulent erratiques dans un désordre scolaire
Et sans mémoire le vent se joue des cargos gris-fer
Comme des barques claires sur une caresse déçue.

Les fenêtres moites s’ouvrent comme de fades douairières
Jouissantes de la continuité de ton errance d’hier
Et mon incessant pardon a fondu là-dessus.

Et le fond de l’air a la chaleur de drap tiède
D’une nuit qui s’étire séductrice sans intermède
A la faveur du feu éteint d’un amour déchu.

Les frondaisons foulées des arbres n’abritent déjà plus
Nos épaules nues qui frissonnent d’un temps qui a tout perdu
Dans les aubes du vide triste de nos matins clairs.

L’orage est venu et avec lui s’envolent vois-tu
Mes cheveux, mes mains, que sais-je, mes espérances vaines

Only silence remains.

Prends le temps /

Le 27 juillet on est allé à Nieuwpoort

Il a dit qu’il n’avait pas peur de ma voix parce que je ne sais pas dire les choses


Il n’y a rien à reconstruire après ça

On préfère garder les terrains vagues pour y voir poindre le soleil sans plus aucun artifice au bout des espaces vides

C’est lisse et sans faille


Dehors le vent fait danser les fenêtres

Et le blanc des murs des rideaux gonflés de l’oreiller et de mes seins se couvre de temps en temps d’un peu d’or.