Christmas /

Je marche sur les trottoirs miroirs
les bouches comme des cheminées avides
seule être insulaire
insulaire
insolente et solaire
la variété sociale créé mille et mille et encore toujours plus
fils gluants autours de moi, de ma gorge, de mes yeux
mes paumes sont chaudes et froides
et ces étincelles écarlates et factices
abîment mes yeux fragiles et secs.
Au plus profond de la nuit
au jour le plus court de son solstice oublié
ces étincelles se diluent sales et embourbées dans les bouches d’égout
insolentes et avides
à Noël, toujours pareil, le corbeau gigantesque se repait des cœurs fatigués
l’entaille est plus grande et mes dents saignent
ma bouche dégoûtée.
La phrase est aigre et perdue, déjà dite elle est inscrite
déjà pensé, elle est maudite
les chats noirs s’endorment épuisés
les mains, comme le cœur, manquent tous les jours.

Territoire /

Je lave mes yeux gris d’orage aux larmes d’habitude, moi dont les yeux ont la couleur des sols en hiver, des cargos en friche, des villes abandonnées d’espoir.

Je fracasse de mes poings réunis les fissures qui s’agrandissent béantes et offertes comme ces femmes arrosées d’essence et qu’on laisse mourir par envoutement.

Serait-il possible de se taire dans ce visage vieilli et prendre le vent de face ? je caresse le sol de poussière, je n’attend plus et pourtant je peine à lâcher la corde qui brule mes paumes abusées.

« Traines tes pieds » disait-elle « Avances et courage ». « Traine tes pieds » disait-elle.

Je lave mes yeux de la poussière de toi et le sol de nos racines et le sol de ma terre, le sol de ma mère et de nos envies d’amour et je lave ma bouche du désir et je lave mes seins de tes mains et je traine ma chevelure mitée et je fracasse mes oreilles dans la musique bourrasquante et je lave mes yeux et je lave mes mains et je lave mon cœur, mes mains. Je plonge dans l’abîme et j’accepte de courber mes poignets cassés et mon visage.

Il y a  des choses que je voudrais te dire mais tu as comblé tes silences dans des monologues hermétiques où je n’ai plus ma place. Tu m’as regardé, puis tu as regardé plus loin, derrière mon épaule.

Il n’y a plus rien.

Nous nous endormons comme un couple fané, on se toise comme un couple en crise. Tu as oublié que l’art est avant tout un acte qui vient de l’intérieur.

Aime moi. Aime moi.

Pour Natacha W.

Alone and forsaken /

Peut être qu’un jour il faudra que je te montre les autres photos.

Des victoires napoléoniennes j’ai gardé le goût de la défaite, les semaines qui s’étirent, l’ailleurs sans cesse regretté.

J’ai espéré reconstruire quelque chose de meilleur pour la vie, la notre, la sienne.
Nous sommes partis à l’est.

D’une autre victoire ou d’une autre défaite, d’un appel pudique autour d’un burger j’ai raccroché les jours opaques et je suis parti encore plus à l’est.

Je suis parti avec les repérages de Wenders. Les cadres en scope de road-movie que je n’ai fait qu’emprunter. Ces paysages sans frontières où l’on ne s’arrête pas. Et alors la frustration et les mots tus, les photos oubliées, la main qui se crispe sur le grip. Et alors les nuits où l’on vit autant que le jour. Les lignes courbes, les lignes droites, les lignes de fuite. Toujours. Accepter la loi de la route, celle qui avance, celle qui dévale, qui m’avale. J’ai taché de m’imprégner de l’ambiance et les moments étaient déjà vécus. On se dit que c’est pareil alors que c’est justement précisément différent. Parce que la lumière n’est jamais la même, parce qu’un pays désolé, parce que la dynamique des gens, parce que la dynamique des gars. On cherche à faire original et on se rend compte que la construction académique est suffisante, parce qu’elle a fait ses preuves ; privilégier le fond plutôt que la forme.

J’ai voulu ouvrir toujours plus large la focale des envies d’évasion, cette piste de décollage, cette route défoncée qui mène à la noyade. Et les prairies impraticables et les marais bondissants pleins des cadavres de ces gens que je ne photographie pas.

Vide.

J’ai couvert ma peau d’images arrachant la peau de mon père en la faisant valser dans les photos jaunies du grenier de ma mère. Je me suis couché nu dans les bruyères, j’ai marché seul dans des lieux qui semblent abandonnés comme un enfant en expédition.

Faire de la photographie c’est voir autre chose que ce qu’un moment donne à voir et donner à voir à son tour avec un peu de soi.

Je ne dis plus les mots, je ne sais plus les dire il paraît. Reste le silence en quatre tiers. Les filles lasses de Solovski à qui plus aucun gars ne parlent. Il y a les mots disparus de la bibliothèque, les restes de souffrance, il y a la lumière et l’ambiance et la texture du monde. La langue hermétique et les contours soyeux. Les satellites échoués.

J’ai mis les photos prises à la fin au début. J’ai encore le goût de l’extase dans les yeux. Les shots d’ambiance forte. La mer blanche m’a redonné naissance. J’y ai vu des femmes, j’y ai rencontré des hommes, des amis, un, moi, perdu et abandonné. Dans Carélie il y a care et lie celle qui prend soin de moi et celle que je laisse derrière moi.

Il y a les paysages sans frontières où l’on s’arrête.

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Texte d’accompagnement à la série Carélie de Eric Lefortson

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