Doliprane /

Ces trois dernières années le temps nous tirait lentement dans l’appartement.
Le travail ingrat, la santé distante. Le cinéma. L’écriture pour soigner les silences.
D’une petite maison à une autre petite maison.
Toi et moi marchions à petits pas.
Il y a trois jours tu m’as vu prendre une très grande décision, tu m’as entendu discuter avec des âmes aimantes de mes doutes, toi,
toute petite, muette et curieuse.
Tu m’as vu me relever et recommencer à marcher.
Tu as soupiré et fatiguée tu es partie te coucher près de ta fontaine.
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Hier c’était notre dernière vigile.
La nuit ne nous a rien pris cette fois.
Deux jours que les bougies et les sigils
brûlaient pour ta vie.
Et je le jure, c’est vrai, tu es partie
aux dernières flammes de la votive.
Tu as été mon petit médicament contre
la douleur, la tête trop lourde,
les maux de ventre, les maux de cœur.
Mon petit amour, mon familier.
Ma famille.
Ma chaise a quatre pieds.

Quelqu’un de bien /

Tu m’abîmes et je ne crois pas que tu sois quelqu’un de bien. Oserais-je me coucher devant ta voiture ? Même le moteur coupé ? Les respirations que tu m’as données se décomptent depuis le premier jour. Le premier jour du lac plein des larmes de ma mère et de la mère de ma mère. Allume la lumière m’a-t-elle dit. J’ai payé le respect qui t’étais dû et j’ai fermé avec honte les portes et les fenêtres sur mes cris et les cartes m’apportent des mots qui ne sont plus jamais prononcés. Tu m’abîmes et je ne crois plus être quelqu’un de bien.

Les années marquent mes traits acerbes et pas si dénués de méchanceté que je ne cherchent même plus à cacher. Tu m’abîmes. Ma peau se pare de gerçures, de griffures, de rapures, des rougeurs à vif et je ne crois plus que tu sois quelqu’un de bien. Dis-moi ce que tu as à offrir dans le fracas d’une humanité qui ne veut plus que toi et me bouscule. Je n’ai jamais cru que nous étions des gens bien. Tu m’as donné des respirations qui se décomptent vers ma fin.

L’écorce et la chair /

Persiste quelque part loin derrière mes mots une odeur froide de Coco Chanel, de cigarette, de transpiration fine et de thé d’Assam ; de nuits sans sommeil bruissantes du comblage systématique du vide. Ma mère.
L’absence bouscule l’obscurité des heures où je m’obstine à ne pas dormir. Les mots en forme de poire qui s’agglutinent et se collent partout dans mon corps sans savoir sortir.
Le mardi de 17h30 à 18h il y a cette fenêtre de tir pour les maux de ma mère. Après il faut redevenir courageuse. « la vie a vaincu la ruine ». Les bourgeons renaissent toujours de Perséphone sacrifiée.
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L’objet livre de Éric Pessan et Patricia Cartereau est la respiration ample de la vie d’une femme qui a été la fille d’une mère comme les autres. Faillible et éternelle. La douleur de l’enfance comme moteur, à jamais.

l’écorce et la chair / Un livre objet de Éric Pessan et Patricia Cartereau

Walter Kurtz était à pied /

Tes cuisses s’ouvrent. Elles s’ameublent sous mes mains. L’odeur de bitume aspergé par la pluie après une journée au soleil. L’odeur de ton sexe. Tu as bondi devant mes roues comme une animale prise dans les phares. Qu’est-ce qui t’a aveuglé mon amour ? Je me déroule sur toi sans désir légitime, mon genou forçant ton corps jusqu’à la déchirure. Ta tête qui éclate, ma tête qui explose. Je pétris à pleine main la terre grasse de tes seins, mes ongles crénelés déchirant tes chairs et tes lèvres bleuissent de mes coups de dents la respiration en dedans. J’accélère.

Une giclée d’essence et tes sens débridés ne supportent déjà plus mon frein moteur. Tu n’es pas ma première. Tu passes en troisième. Tu es en roue libre ma petite. Suis mon corps. La glissière de sécurité t’appelle. Tu n’as pas respecté la distance. La colère a ses limites. Le flux bruisse de tes plaintes. Nous sommes au point mort.
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la route comme seul horizon valide. Ces paysages riverains où l’on ne s’arrête pas. Le père roule. Il faut 1000 k-plats par jour disent-ils. Mais où est ta terre ? l’économie des maux ? doit-on dévaler le long des routes, ne jamais revenir en arrière ou faut-il s’arrêter et prendre le temps de se regarder ?

Walter Kurtz était à pied propose une réflexion sur la fuite en avant d’une société en débâcle. l’aveuglement d’un dieu immobile que rien n’arrête. Le désir, le sexe avide à l’arrière des voitures sans autre sentiment que celui de le faire. le sang partout. La douleur. La mort toujours.

-Walter Kurtz était à pied- Un roman de Emmanuel Brault

La théière /

Théière Laurence Labbé

En Chine on dit qu’une théière a une âme, qu’elle se pare, qu’elle se patine au fil du temps du vernis de tout ceux qu’elle a accueillie en elle. Essayer d’enlever ce vernis, c’est l’abîmer. C’est lui ôter son âme. Alors elle les porte pour toujours.

On destine à chaque théière une sorte de thé, une sorte de personne. Il faut bien choisir son âme.

Il existe un état un peu à l’écart de sa mère, près du Bhoutan, le pays du bonheur éternel. Juste à côté, un peu en décalage. Ce sont les hauts plateaux de l’Assam. Il a fallu sacrifier le terrain en friche d’origine pour que le thé puisse naître. Le premier a avoir été bu en occident.

Dans les matins de ma mère il y avait l’odeur des nuits sans dormir, des cigarettes enchainées, de Coco Chanel et du thé d’Assam très fort qu’elle buvait nature.

Le wu-long d’Assam est un thé précieux, humble, bancal, capricieux. Pas commun. Il faut le boire instantanément, il ne supporte pas l’infusion, le temps qui passe. Il ne supporte pas de trainer à l’air libre, il s’oxyde, il s’asphyxie. Il faut le boire brulant. Il ne supporte pas la tiédeur. Sa liqueur est d’un écureuil profond, un roux presque sang rubis, sa bouche est douce, accueillante, avec un nez d’aldéhyde, d’encens, de terre, de champignon. Son final est âpre, très amer avec un après temps de rondeur de noix et de métal doré.

Je pourrais te dire que j’ai cherché longtemps l’âme de ta théière mais non, ça c’est imposé comme une évidence. Un petit bout de bonheur ravagé, relié malgré tout par une bande de terre fertile. Une âme cabossée, la nôtre.

Eternal sunshine /

Je pensais pas que ça pouvait être pire. Je pensais pas pouvoir encore plus penser à toi à m’en faire chialer la morve du cœur. J’ai amputé à coup de hache émoussée un membre indispensable à ma bonne marche du monde. J’ai hurlé de douleur, je me suis foutue au feu pour cautériser, ça saigne, ça salope tout.

Je pensais pas que ça pouvait être pire et je suis tombée sur ton profil sur cette appli de merde, ton visage en noir et blanc de côté. Ça a explosé dans mon ventre, les viscères en bouillie. J’étais à la salle de sport, je sais plus sur quelle machine, je sais plus à quelle heure, je sais pas comment je suis rentrée. Je me suis retrouvée hurlante, crispée comme un caillou sur le tapis du salon.

Je pensais pas que quelqu’un puisse me manquer comme ça. Juste toi, pour ce que tu es. Toi tu t’émeus pour d’autres femmes que moi, tu aimes, tu désires d’autres femmes que moi. Se rendre compte avec effroi qu’on est passé dans la vie de quelqu’un en y laissant à peine une trace de poussière.

J’ai tout fait pour faire du cinéma une réalité. Je donnerais tout pour être dans eternal sunshine of the spotless mind. T’oublier.

Puis je t’ai croisé dans la rue.

Tu vois, je pensais pas que ça pouvait être pire.

De la forêt /

Elle est partie. Elle est partie loin la forêt affamée. Dans Calcutta asservie il regarde les murs s’aligner et se rappellent à son souvenir les champs de moutarde et plus loin encore la jungle fertile. Il respirait à pleins poumons les peurs acclimatées d’un jardin en péril. Des tigres de son Bengale ne restent que les terrains défrichés et brûlés. Où sont passées les rives de l’Inde heureuse ? La Nature n’a plus de droit, tout comme cette femme au regard brûlant qui s’enfuit. Un Balzac du sous continent nous murmure sans emphase et presque en excuse la fin d’un monde libre. Un espace d’avant le temps où l’homme n’avait pas levé sa pioche.

-De la forêt- roman écologique de Bibhouti Bhoushan Banerji

Dead girls /

Ton jean est mouillé contre tes chevilles et sent le sexe rance de plusieurs jours sans te laver. Il n’y avait rien de gratis à gratter qu’une clope sans filtre que tu fumes debout devant cette supérette du downtown Eastside. De temps en temps des clients sortent et tu laisses la chaleur du magasin t’envelopper quelques secondes, le regard fuyant. Tes yeux se portent sur le tourniquet à journaux et les faits div’ sont à chier.
Tu as échoué dans cette chambre d’une baise au rabais que tu as échangé contre une douche. Tu laves ton jean avec du détergent violet, une bouteille rouge griffée « tide ». Et tu demande si cette marée peut tout effacer.
Mais déjà s’éloignent dans les miroirs éclatés les nuages changeant de ton présent dévasté. Il n’y a rien à espérer à arpenter les trottoirs du territoire des hommes.
C’est un espace hostile et nulle part pour cacher les courbes de ton corps, nulle lumière pour t’épargner.
Tu jettes ta clope et lui crache au visage.
Tu n’es pas encore morte.

-Dead girls- nouvelles de Nancy Lee

Mes nuits sont plus belles que vos jours /

Les reliefs de ma peau dans les draps ne te suffisaient plus et tu vivais pour des souvenirs attendus. Comme ils étaient doux à mes oreilles tes « tu es belle, tu es à moi » quand rien derrière ne venait plus. Je suis Blanche, lavée des marques que tu n’as pas faites sur moi. Il te reste la mer, le sable froid qui a gardé les traces de notre histoire de quelques respirations moites. J’étais ta femme oui. Je ne le suis plus mais je n’ai pas peur car nos nuits étaient plus belles que mes jours.

-Mes nuits sont plus belles que vos jours- roman de Raphaële Billetdoux