Eternal sunshine /

Je pensais pas que ça pouvait être pire. Je pensais pas pouvoir encore plus penser à toi à m’en faire chialer la morve du cœur. J’ai amputé à coup de hache émoussée un membre indispensable à ma bonne marche du monde. J’ai hurlé de douleur, je me suis foutue au feu pour cautériser, ça saigne, ça salope tout.

Je pensais pas que ça pouvait être pire et je suis tombée sur ton profil sur cette appli de merde, ton visage en noir et blanc de côté. Ça a explosé dans mon ventre, les viscères en bouillie. J’étais à la salle de sport, je sais plus sur quelle machine, je sais plus à quelle heure, je sais pas comment je suis rentrée. Je me suis retrouvée hurlante, crispée comme un caillou sur le tapis du salon.

Je pensais pas que quelqu’un puisse me manquer comme ça. Juste toi, pour ce que tu es. Toi tu t’émeus pour d’autres femmes que moi, tu aimes, tu désires d’autres femmes que moi. Se rendre compte avec effroi qu’on est passé dans la vie de quelqu’un en y laissant à peine une trace de poussière.

J’ai tout fait pour faire du cinéma une réalité. Je donnerais tout pour être dans eternal sunshine of the spotless mind. T’oublier.

Puis je t’ai croisé dans la rue.

Tu vois, je pensais pas que ça pouvait être pire.

De la forêt /

Elle est partie. Elle est partie loin la forêt affamée. Dans Calcutta asservie il regarde les murs s’aligner et se rappellent à son souvenir les champs de moutarde et plus loin encore la jungle fertile. Il respirait à pleins poumons les peurs acclimatées d’un jardin en péril. Des tigres de son Bengale ne restent que les terrains défrichés et brûlés. Où sont passées les rives de l’Inde heureuse ? La Nature n’a plus de droit, tout comme cette femme au regard brûlant qui s’enfuit. Un Balzac du sous continent nous murmure sans emphase et presque en excuse la fin d’un monde libre. Un espace d’avant le temps où l’homme n’avait pas levé sa pioche.

-De la forêt- roman écologique de Bibhouti Bhoushan Banerji

Dead girls /

Ton jean est mouillé contre tes chevilles et sent le sexe rance de plusieurs jours sans te laver. Il n’y avait rien de gratis à gratter qu’une clope sans filtre que tu fumes debout devant cette supérette du downtown Eastside. De temps en temps des clients sortent et tu laisses la chaleur du magasin t’envelopper quelques secondes, le regard fuyant. Tes yeux se portent sur le tourniquet à journaux et les faits div’ sont à chier.
Tu as échoué dans cette chambre d’une baise au rabais que tu as échangé contre une douche. Tu laves ton jean avec du détergent violet, une bouteille rouge griffée « tide ». Et tu demande si cette marée peut tout effacer.
Mais déjà s’éloignent dans les miroirs éclatés les nuages changeant de ton présent dévasté. Il n’y a rien à espérer à arpenter les trottoirs du territoire des hommes.
C’est un espace hostile et nulle part pour cacher les courbes de ton corps, nulle lumière pour t’épargner.
Tu jettes ta clope et lui crache au visage.
Tu n’es pas encore morte.

-Dead girls- nouvelles de Nancy Lee

Mes nuits sont plus belles que vos jours /

Les reliefs de ma peau dans les draps ne te suffisaient plus et tu vivais pour des souvenirs attendus. Comme ils étaient doux à mes oreilles tes « tu es belle, tu es à moi » quand rien derrière ne venait plus. Je suis Blanche, lavée des marques que tu n’as pas faites sur moi. Il te reste la mer, le sable froid qui a gardé les traces de notre histoire de quelques respirations moites. J’étais ta femme oui. Je ne le suis plus mais je n’ai pas peur car nos nuits étaient plus belles que mes jours.

-Mes nuits sont plus belles que vos jours- roman de Raphaële Billetdoux

Et leurs enfants après eux /

Une dannette au chocolat. Le parfum de l’essence qui surnage et qui prend tout. Celui de l’enfance et des caresses. Pas celui de la barbe à papa. De Steph. Lui, imbibé et faillible. Une dannette au café qui sombre sans avoir jamais gravit. Leurs enfants après eux mourront immobiles dans des métaphores même pas too much d’acier qui n’a plus de cours. Dans cette Lorraine sans espace.
On a le ventre qui se contracte et s’ameublit. On a seize ans à nouveau. Ce sont les années 90 et leurs lots de cruautés inégalitaire.
C’est ma jeunesse, les journées à casser du temps, à trembler de la rage de sortir de cette rue sans horizon valide. Les paysages riverains de ceux de Anthony et Hacine. L’air qui est trop lourd.

Ce sont des sentiments qui tombent à l’eau, comme un coup de poing à l’estomac.

-Et leurs enfants après eux- roman de Nicolas Mathieu

La dérive des sentiments /

Toner d’amour

Je regarde tes initiales en flèche me prévenir que finalement les frontières ne fermeront pas. Les nuages qui roulent monotones ne stagneront pas dans ma main.
J’ai mis un temps incroyable à lire ce livre. Incompréhensible. Je n’avais pas envie de parcourir ses espaces trop vite. D’un quartier juif à un autre. Tombé dans Paris.
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C’est fou la place que ça prend une absence. Quand le silence habite tout. Qu’on attend plus après le téléphone, après le temps présent. L’absence est âpre et ne pardonne rien.
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J’ai aimé tes mots, j’ai aimé tes gestes. Je t’ai écrit mille lettres que j’ai encore. J’ai aimé tes livres. Ils étaient toujours trop, bourrés de sentiments jusqu’à la vomissure des lèvres. Tu m’as fait taire d’un coup. Tu m’as emmené dans cette chambre en désordre et tu m’as raconté les yeux dans les yeux les gestes qui ne construisent rien et qui dérobent le cœur, gêné de ne rien donner. Moi debout, éperdue.
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C’est l’histoire d’un écrivain qui écrit sur un écrivain qui écrit sur l’amour, l’absence d’amour et des espaces où il se crée. Car il n’est question que de ça au final, de désir, d’espace et de temps. Loin les sentiments.

-La dérive des sentiments- roman de Yves Simon

Le thé des shans /

Il sent la pivoine, la tonka, la fenêtre du matin très tôt de l’aube rose d’hiver humide et brillante sur St Gilles dans la Belgique de mes 20ans. Il sent mes 39 bancals qui avancent à petits pas comptés. Le velours d’écureuil de mes robes qui s’étirent après l’été. Les nuits de Madura sourdes et ténébreuses de l’Asie de mes rêves, les caféiers encore verts de la mousson. Il sent le pardon, l’espoir, le corsé de la vie, le tanin de la joie. Il sent dieu en toute chose et en une gorgée un peu trop chaude. Il goûte la bouche d’une femme qui aime et qui dit au revoir. Je m’aime. Le thé, un si petit mot pour une émotion si forte.

thé des jardins de Gaia

L’ortenbourg /

Les eaux éparses ruissellent et se fendent
Et se réunissent bondissantes
Au creux des jours tristes.

Une pluie d’orage ramène et rabat à moi
Les nuages hagards par les tempêtes éblouis.
Où vont les boues limoneuses
Si ce n’est au creux de mes cuisses ?

Infertile je suis un bassin d’orage.

Des cafés trop amers échangés
Dans le lit des maux de nos vides
D’où l’amour avait fui.

Retournent au ciel les eaux éclaircies
Lavées par ma bouche et mes larmes sauvages.
Qui de toi ou de moi viendra en martyr
Tirant à lui l’aurore et sa vie en débâcle.

Infidèle je manque de courage.

L’odeur de caramel et de charogne
Des pommiers de la connaissance
Recouvrira mes baisers mouillés
Dont j’ourlais les jours morts de ton absence.

Mais déjà s’éloignent et se fendent
Les nuages de l’orage décimé
Au sommet des jours de grâce.

Impavide mon esprit fait barrage.

Les orages /

Ils ne viendront que vendredi. Les orages arriveront trop tard. Et avec eux encore leur lot de lassitude et l’attente moite d’un été qu’on a pas vécu. La tension sera à son comble vendredi après l’anti cyclone qui hurle « je suis vivant » et les rues écrasées de chaleur qui brassent des esprits fébriles aux âmes épuisées seront vides et ouvertes. La pluie me rendra accueillante et fertile d’un printemps que je me contente de mettre en sommeil.
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Mais les animaux nous regardent suppliant. Mes yeux n’évitent pas les maux. La chaleur m’étreint d’une embrassade que je refuse. Les orages arriveront vendredi. Ils arriveront trop tard.

A Anthony /

Je me souviens très bien des moments de sieste à la maternelle. On nous amenait dans une pièce avec des lits de camps miniatures. Chaque jour, à la même heure et pourtant c’était toujours le même étonnement. Je n’y avais ni doudou ni peluche et ce lit n’était jamais le mien. Déjà à l’époque je ne dormais pas. Jamais. Je n’explorais pas non plus, je ne me levais pas. Je regardais le plafond, j’écoutais sûrement, je chantais peut-être à mi-voix.