Caresse /

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Oui j’ai eu du mal à lâcher le bleu pâle de cette nuit de pleine lune, parce que de toutes les fenêtres ouvertes, à part la soufflerie de cette clim sans arrêts, m’apaisait enfin un silence désiré tout le jour.

La nuit se savoure comme quelque chose de très personnel, de très solitaire, de fragile et d’éphémère.

Ah ça oui il y aura toujours les jours avec et les jours sans, mais aussi les nuits suspendues.

Ton frère /

Il a la peau livide et tannée des momies celtes de la Côte d’Or, l’œil brillant comme une bille de verre abîmée sur les trottoirs par les enfants combattifs. Il y a dans ces mots l’étincelle qui met le feu à la poudre mouillée. Ces gestes ont le goût de l’arrière pays pierreux et sec et ne relèvent plus depuis longtemps d’aucun code de bonne conduite.
Tu l’as précédé dans les sillons malaisés de toutes les cours. Tu es un brigand, c’est un ogre.

Préférer s’éloigner du feu /

Les frondaisons sont pâles et les peupliers se courbent sous le vent triste de l’Auvergne macabre.

Le ciel s’ouvre bien sûr, mais c’est loin vers la Côte d’Or. Là, les fenêtres ont toutes le reflet métallique des soleils noyés. La pluie secoue les wagons-citerne des trains de fret que je dépasse de gare en gare. Je regarde les bourrasques comme une série de gifles, les vents comme la poussière des déserts américains, la poudre que l’on ôte de son vêtement d’un geste sec de la main.

Et maintenant les Margots de pluie se déversent sur ma vitre comme la morve dégoutante des enfants pleureurs.

Les blés vibrants sont devenus glauques, moites, je me bat contre une violence sociale qui n’a pas lieu d’être et je tourne le dos à l’orage qui a immobilisé notre train sur la voie. Je met des kilomètres entre eux et moi et je reçois encore leurs messages merdiques qui me tirent comme les élastiques des jokaris vers cette situation écœurante que je fuis.

Les éclairs illuminent à intervalles réguliers les fenêtres du fond.

La confrontation /

Quand la carcasse n’est plus assez grande ni assez solide pour protéger de la vie du dehors, quand tout se fissure et qu’on sent la peur sourdre de partout face au danger, on lance des mots comme des obus qui semblent toujours tomber à côté et la défense est abattue. Il faut fuir. Il faut fuir physiquement mais la carcasse garde la trace des coups. Je saigne depuis des jours, depuis des mois des plaies hémophiliques de mon âme. Impossible d’étancher, d’épancher cette fuite. Alors je recueille le sang et d’un geste résigné je me regarde le jeter dans la douche, les toilettes. Mes mains poisseuses du sang infligé par mes ennemis. On peut mettre des kilomètres entre soi, la carcasse n’est jamais solide fasse à l’animosité du monde.

Et ce soir, ce soir, j’ai fui, j’ai marché une route noire menant à une forêt plus noire encore, une chienne pour compagne, sauvant les vies rejetées des crapauds suicidaires.

C’était ça mes vacances en Auvergne.